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COLLOQUE

Paris, 27 mars 2004

 

Thème : "Penser le futur, c'est aussi penser autrement : quel regard le maître secret porte-t-il sur la recherche scientifique et les innovations technologiques"

Suprême Conseil du Grand Orient de France

Colloque du 27 mars 2004

     Les découvertes scientifiques et les innovations technologiques

au service du progrès de l'humanité 

- 1ère_partie_:_cosmologie_et_chaos_déterministe
 - 3ème_partie_:_Le_réchauffement_climatique_

 

         La première manifestation du progrès tient aux différents usages de la technologie: des améliorations concrètes dans la vie de tous les jours, immédiatement utiles. Dans le cheminement de l'humanité, la technologie a souvent précédé la science.

         Mais plus récemment, la technologie accompagne la science et fréquemment, lui succède en concrétisant ses concepts et en appliquant ses découvertes.

         Le doute qui s'instaure aujourd'hui est lié au double sentiment de pouvoir et d'impuissance qu'a l'homme vis-à-vis de lui-même et de son environnement. Le sentiment de pouvoir est probablement dû aux interrogations et aux craintes de l'utilisation de l'énergie nucléaire: l'homme à présent appréhende son propre pouvoir. Le sentiment d'impuissance prend corps avec les changements climatiques prévisibles. Cette activité humaine désordonnée perturbe sensiblement l'équilibre naturel, les éléments. 

         Mon exposé se divise en trois parties :

-         la première est dédiée à quelques avancées de la Physique du XXème siècle : cosmologie et chaos déterministe avec un prolongement vers les sciences cognitives: travaux de physiciens sur l'émergence de la conscience.

-         la deuxième partie est consacrée aux préoccupations actuelles et futures concernant une meilleure gestion des  radionucléides à haute activité et vie longue produits par l'industrie nucléaire.

-         enfin la troisième partie aborde la question des conséquences des changements climatiques prévisibles dus à l'activité humaine si rien n'est maîtrisé ou corrigé. 

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1ère partie : cosmologie et chaos déterministe 

            Ce siècle écoulé a vu progresser la connaissance à grands pas !

Il nous a fait prendre conscience de la position précaire de l’Homme sur l’immense échelle de l’univers.

«  La peur et l’aveuglement de la pensée ne peuvent être chassés par la lumière éclatante du soleil qu’à travers l’étude de la Nature et des lois qui la gouvernent », écrivait LUCRECE, le poète et philosophe romain qui popularisa la théorie atomique grecque dans son «  De natura rerum » au 1er siècle av. J.-C.

Les premiers atomistes grecs voulaient vaincre les croyances et les superstitions en formulant une explication naturelle et globale du monde sans pour autant faire appel au surnaturel.

Les découvertes du XXe siècle sur les structures du micro-monde révèlent une complexité insoupçonnée par les générations précédentes. La recherche des constituants ultimes de la matière entraîna les physiciens toujours plus profondément dans le microcosme, dans l’étonnant monde quantique où des idées ordinaires telles que celles de la cause ou de l’effet prennent un sens nouveau.

Ce voyage fut guidé par la nécessité d’avoir des  « microscopes » d’énergie toujours plus élevée pour illuminer le chemin.

Aujourd’hui, deux mille ans après les écrits de LUCRECE la science a peut-être atteint le but ultime des premiers atomistes. Il semble maintenant possible d’expliquer la naissance de l’Univers sans faire appel à une divinité qui a « initié le mouvement ».  

Le modèle standard cosmologique.

   Il y a une quinzaine de milliards d’années, l’Univers a fait irruption à partir d’un événement singulier, extraordinairement énergétique qui donna naissance à tout l’espace et à toute la matière.

Il n’y a pas à chercher bien loin pour savoir où le big-bang a eu lieu, puisqu’il a explosé là où nous nous trouvons actuellement ainsi que partout ailleurs. Au commencement, tous les endroits qui nous apparaissent aujourd’hui éloignés constituaient un même lieu.

La température de l’Univers au cours des 10-43 seconde qui ont suivi le big-bang, connues sous le nom de temps de Planck, est estimée à 1032 degrés Kelvin, quelque dix milliards de milliards de fois celle de la région la plus centrale du Soleil.

Les densités de l’Univers à l’époque du temps de Planck étaient tout simplement colossales. À de telles énergies et densités, on ne peut plus traiter la gravitation et la théorie quantique comme deux entités séparées.

Au contraire, à ces énergies énormes, nous devons faire appel à la théorie des cordes. En termes temporels, on rencontre ces énergies et densités lorsque l’on sonde l’Univers avant le temps de Planck, donc 10-43 seconde avant le big-bang, c’est cette période qui constitue le cadre cosmologique pour déployer la théorie des cordes.

En appliquant aveuglément les équations de la relativité générale à cette région, les physiciens obtiennent que l’Univers continue de devenir toujours plus petit, toujours plus chaud et plus dense, à mesure que l’on approche du big-bang.

Au temps zéro, la taille de l’Univers s’annule, la température et la densité filent à l’infini, notre modèle théorique de l’Univers, fermement ancré dans le cadre classique, s’est effondré.

La nature nous indique que, dans de telles conditions, nous devons fusionner la relativité générale et la théorie quantique ; en d’autres termes, nous devons utiliser la théorie des cordes. Aujourd’hui, les recherches sur les conséquences cosmologiques de la théorie des cordes n’en sont qu’à leurs débuts.

            La Théorie des cordes.

   Ce que les physiciens appellent «  particules » pourrait bien ne pas en être. Une théorie suggère que ce sont des objets étendus, à l’image de bouts de cordes. Mais il ne s’agit pas de cordes ordinaires. Incroyablement petites (10-35 mètre), elles contiendraient des dimensions cachées.

Récemment des chercheurs comme G. VENEZIANO et son collaborateur M. GASPERINI ont fait avancer notre compréhension de la cosmologie des cordes(cf. B.GREENE : L’Univers Elégant, R.Laffont-éditeur 2000).

Ils s’appuient sur le fait que la théorie des cordes possède une longueur minimale pour éviter les infinis, en température et en densité d’énergie, des modèles classiques.

Mais, au lieu d’en conclure que l’Univers est né d’une coquille planckienne extrêmement chaude, ils proposent qu’il puisse y avoir toute une préhistoire de l’Univers -qui commencerait bien avant ce que nous appelions jusqu’ici le temps zéro-, laquelle aurait produit cet embryon cosmique de la taille de la longueur de Planck. Dans ce scénario qualifié de pré-big-bang, l’Univers part d’un état entièrement différent du big-bang.

Ils supposent que, plutôt que d’être incroyablement chaud et rigidement entortillé en un tout petit grain de l’espace, l’Univers a d’abord été froid et essentiellement infini.

Les équations de la théorie des cordes indiquent alors qu’une instabilité a conduit tous les points de l’Univers à s’éloigner à toute vitesse les uns des autres.

Ils ont montré que cela a contribué à courber progressivement l’espace, ce qui a entraîné une hausse énorme de la température et de la densité d’énergie.

Notons les travaux en cours de Jean-Pierre LUMINET[1] 2  et de son équipe de l’Observatoire de Meudon sur un modèle de l’univers chiffonné possédant une topologie multiconnexe (univers ayant une structure répétitive). Cela implique que chaque objet cosmique (galaxie, par exemple) devrait nous apparaître en plusieurs exemplaires, un seul étant direct ; les autres étant des images fantômes observables dans différentes régions  du ciel.

L’intérêt de ce modèle est qu’il aborde de front l’une des deux lacunes fondamentales de la relativité générale. En effet, elle est incomplète dans le domaine des très petites échelles. Il faut y inclure les principes de la physique quantique pour tenter de mettre au point une théorie de la gravitation quantique. Enfin la relativité générale est incomplète à l’échelle supérieure. La topologie n’est pas incluse dans les équations d’EINSTEIN. La raison en est que les équations de la relativité générale sont des équations aux dérivées partielles ; ce qui signifie précisément que l’on ne fait que décrire localement l’évolution des systèmes.

Le modèle de l’univers chiffonné ne remplace pas les modèles dits de Bing-Bang il les englobe.

          Le Chaos Déterministe.

   Le XXe siècle a vu s’écrouler l’un après l’autre le mur de certitudes qui entourait la forteresse de la physique newtonnienne.

EINSTEIN, avec sa théorie de la relativité, fit table rase en 1905 de la certitude newtonnienne d’un espace et d’un temps absolus.

Dans les années 1920 à 1930, la mécanique quantique détruisit la certitude de tout pouvoir mesurer aussi précisément que possible : la vitesse et la position d’une particule élémentaire de matière ne pouvaient plus être mesurées simultanément avec une précision illimitée. Un dernier mur s’est effondré à la fin   du siècle écoulé.

La science émergente du chaos est venue éliminer la certitude newtonienne et laplacienne d’un déterminisme absolu de la Nature. Avant l’avènement du chaos, « ordre »  était le maître mot. Le mot «  désordre »  était au contraire banni du langage de la science. La Nature devait se comporter de manière régulière.  La science du chaos a changé tout cela. Elle a mis de l’irrégularité dans la régularité, du désordre dans l’ordre.

Elle a enflammé l’imagination non seulement des scientifiques, mais aussi du public, car elle se préoccupe d’objets à l’échelle humaine et parle de la vie quotidienne.

La relativité avait pour domaine le monde de l’infiniment grand, celui des«  trous noirs », des galaxies de l’Univers tout entier. La mécanique quantique opérait à l’autre extrême, dans le monde de l’infiniment petit, celui des électrons, des atomes et des molécules. Le chaos, lui, a un air de familiarité qui nous rassure. Avec la science du chaos, les objets de la vie de tous les jours deviennent des objets d’études. La science du chaos, c’est aussi une science du global qui abat les cloisons entre les disciplines. Elle est attrayante parce qu’elle fait s’écrouler le bastion du déterminisme et rend à la libre volonté sa première place.

C’est au surplus, une science  qui considère le tout et fait battre en retraite le réductionnisme. Le monde ne peut plus être expliqué seulement par ses éléments constitutifs (quarks, chromosomes ou neurones), mais doit être appréhendé dans sa globalité.

Pourtant, malgré tous ces aspects séduisants, la science du chaos n’a vraiment pris son essor que vers les années 1970 grâce à l’ordinateur.

Celui-ci devint aussi indispensable à l’étude des systèmes chaotiques que le microscope le fût à l’étude des microbes, l’accélérateur de particules élémentaires de matière à l’exploration du monde subatomique, le télescope au sondage des espaces lointains. La science du chaos a eu des précurseurs de génie. Un de ces pionniers fut le mathématicien Henri POINCARE et plus récemment David RUELLE et Floris TAKENS

         L’effet Papillon :

   Le physicien LORENTZ travaillant au  Massachusetts Institute of Technologie utilisait un ordinateur pour faire des prévisions météorologiques. Au début des années 1960, les ordinateurs étaient peu puissants . LORENZ avait réussi à réduire la météorologie à sa plus simple expression en décrivant les mouvements de l’air et de l’eau par de simples équations, puisque c’est l’interaction de ces deux éléments qui détermine le temps qu’il fait. Il constata que son modèle malgré sa simplicité était très sensible aux données initiales.

  La sensibilité extrême aux conditions initiales fait que le comportement d’un système chaotique n’est plus prévisible. Le chaos déterministe est souvent imagé par ce que l’on appelle « l’effet papillon ». La perturbation introduite par le battement d’ailes d’un papillon peut provoquer un ouragan à l’autre bout de la terre ! Le chaos impose donc une limite fondamentale à notre aptitude à faire des prévisions météorologiques fiables.

Comme pour l’indéterminisme quantique, cette impossibilité ne résulte pas d’une limitation humaine, mais est intrinsèque à la Nature. La richesse et la beauté du monde résultent d’un subtil mélange de phénomènes chaotiques et d’autres qui en découlent. Le chaos vient prêter main-forte à l’indéterminisme quantique pour libérer la matière.

Ainsi, la Nature explose de créativité, le physicien F. DYSON a traduit ce foisonnement de créations en un principe qu’il qualifie de «  diversité maximale » : les lois physiques et les conditions initiales de l’Univers sont telles qu’elles produisent un monde aussi intéressant et varié que possible

        Matière et conscience: 

         L'idée de continuité entre l'évolution de l'Univers et celle de la vie est récente. Pendant des siècles, on a séparé rigoureusement la matière et le vivant comme s'il s'agissait de deux mondes différents.

         La vie résulte de cette longue évolution de la matière qui, depuis les premiers instants du Big Bang, se poursuit sur terre, avec les molécules primitives, les premières cellules, les végétaux, les animaux; Ce cheminement du vivant, qui a duré des centaines de millions d'années, est donc bien une étape de la même histoire, celle de la complexité. 

         Théorie quantique du fonctionnement du cerveau:

         Selon un point de vue conventionnel, c'est avant tout la physique classique qui devrait donner la clé de l'activité cérébrale. Cette opinion n'est pas unanimement partagée.

         En particulier le neurophysiologiste John ECCLES3 souligne l'importance d'effets quantiques dans l'activité synaptique. De même certains scientifiques comme le physicien Roger PENROSE4 pensent que si les cellules rétiniennes qui font techniquement partie du cerveau peuvent réagir à un petit nombre de photons jusqu'à être sensibles dans des circonstances appropriées à un seul photon, il se pourrait que le cerveau contienne lui aussi des neurones qui seraient pareillement des dispositifs de détection essentiellement quantique. En fait, bien avant que l'on ait observé le phénomène de supraconductivité à haute température, le physicien H. FRÖLICH avait émis l'hypothèse de l'existence d'effets quantiques collectifs dans les systèmes biologiques. FRÖLICH5 affirma en 1975 que si, en particulier, l'énergie métabolique est suffisamment grande, il existe alors une possibilité de cohérence quantique à grande échelle similaire à celle qui se manifeste en supraconductivité et en superfluidité parfois appelée condensation de BOSE-EINSTEIN. 

         Un condensat de BOSE-EINSTEIN  met en présence un grand nombre de particules se trouvant dans un même état quantique. La fonction d'onde associée à cet état ressemble à celle de chacune des particules, mais s'applique à présent à leur ensemble.

         Dans un condensat de BOSE-EINSTEIN , l'état quantique du système entier est essentiellement une amplification de l'état quantique d'une seule particule. Il y a cohérence à grande échelle.

         S'inspirant des idées de FRÖLICH, le neurobiologiste Jan MARSHALL6 affirme en 1989 que la condensation de BOSE-EINSTEIN fournirait le «  sens unitaire du moi », qui semble caractéristique de la conscience.

         On ne peut véritablement parler de globalité si cet état cohérent n'implique que des cellules individuelles. Dans cette description, l'unité de la conscience ne peut survenir que s'il existe une forme de cohérence quantique s'étendant au minimum à une partie appréciable du cerveau.

          Ceci étant dit, il nous reste beaucoup à apprendre des systèmes biologiques.  La biologie contient bien des processus qui surpassent, et de loin, ce que l'on pourrait réaliser avec les techniques actuelles de la physique. Les expériences conduites par Alain ASPECT à l’Institut d’Optique d’Orsay et d'autres chercheurs ont physiquement montré l'existence de certains effets de cohérence quantique se manifestant sur des distances de plusieurs mètres. Les difficultés techniques liées à  la détection de tels effets quantiques à grande distance ne nous autorisent pas à exclure l'éventualité que la nature ait trouvé des moyens biologiques pour accomplir de tels exploits encore plus admirables.

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Deuxième partie : Stratégie et programmes de recherches sur la gestion des radionucléides (déchets radio-actifs) à haute activité et vie longue

 

         Le contenu radio-actif des déchets du cycle électronucléaire constitue un risque potentiel pour l'homme et son environnement. Lors de la catastrophe de Tchernobyl une fraction seulement des produits de fission radioactifs d'un seul réacteur s'est répandue dans la nature.

         Or, il y a aujourd'hui plus de 400 réacteurs en service dans le monde qui génèrent une quantité importante de produits radio-actifs.

         Même sans catastrophe aucune se pose le problème de leur gestion. Celle-ci demande un sens particulier des responsabilités, non seulement à l'égard des populations actuelles, mais aussi des générations futures puisqu'il s'agit de garantir la sagesse des solutions envisagées pour les milliers, dizaines de milliers, voire centaines de milliers d'années à venir.

         En France, la quantité de déchets radio-actifs conditionnés venant de l'industrie nucléaire est de 1,2 kilogrammes par habitant et par an. Les problèmes délicats posés par la gestion des déchets radioactifs ne sont évidemment pas en proportion de leur petit volume. Seulement 1% des déchets radioactifs produits constitue le danger principal. Il est fait de déchets radioactifs à vie courte et de radioéléments à vie longue. Ce sont ces 10 g  de produit par habitant et par an qu'il faut bien gérer pour jouir en bonne conscience de l'électricité nucléaire.

La France s'est dotée, en 1991, d'une loi pour organiser la future gestion des déchets. Elle doit beaucoup à son promoteur, le député Christian BATAILLE, dont elle porte le nom. La loi prévoit un important programme de recherche comportant 3 axes :

1)     la séparation et la transmutation des radioéléments

2)     le stockage en formation géologique profonde

3)     le conditionnement des radioéléments et leur entreposage sur une longue durée.

La loi a mis en place une Commission Nationale d'Evaluation ( CNE) chargée de suivre et de donner son avis sur l'évolution des recherches. Le CNRS est partenaire aux côtés du CEA de ces travaux sur l'aval du cycle électronucléaire dans le cadre de plusieurs programmes.

 L'objectif général de l'axe 1 est de rechercher les solutions permettant de réduire à la source la quantité de déchets radioactifs à vie longue formés lors de la production d'énergie, en les séparant des autres éléments contenus dans les déchets, puis en transmutant  une part aussi grande que possible sous flux neutronique, soit dans des réacteurs critiques à spectre thermique ou rapide, soit dans des systèmes innovants critiques ou sous-critiques ( systèmes hybrides par exemple ) , afin qu'ils se transforment le plus rapidement possible en atomes stables non radioactifs.

         . Le phénomène de transmutation permet de rendre inoffensif un noyau radioactif en le rendant stable. Pour cela, il faut s'attaquer au noyau de l'atome en provoquant des réactions nucléaires au moyen de neutrons, des transformations beaucoup plus difficiles à réaliser à l'échelle industrielle que les transformations chimiques. Les études portent sur :

-         les actinides mineurs ( Américium, Curium, Neptunium ) qui, hormis le Plutonium, représentent l'essentiel du potentiel radiotoxique à long terme des déchets nucléaires.

-         certains produits de fission présentent à la fois un isotope à vie très longue, une abondance relative importante dans le combustible usé et des propriétés chimiques les rendant potentiellement mobiles: Iode, Césium, Technétium.

Les systèmes critiques innovants producteurs d'électricité7 sont considérés dans le cadre du Forum International: Génération IV.

Un système hybride est un réacteur couplé à un accélérateur de particules. Bénéficiant d’une source d’appoint de neutrons, il peut en principe brûler n’importe quel déchet, y compris les produits de fission à vie longue.

 Le fonctionnement en mode sous-critique allège les contraintes de sûreté.

 

                   La loi prévoit qu'en 2006, les résultats de ces recherches devront faire l'objet d'un rapport global d'évaluation destiné aux membres du Parlement, dont les éléments leur permettront de se faire une opinion générale, et plus spécifiquement de prendre des décisions, en particulier quant à l'opportunité de créer un centre de stockage des déchets radioactifs à haute activité et vie longue  

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Troisième partie : Le réchauffement climatique

                  L’effet de serre caractérise le fait que l’atmosphère terrestre se comporte comme une serre, qui, comme chacun le sait, laisse bien passer le rayonnement solaire incident (essentiellement composé de rayonnement visible ) , et mal le rayonnement réémis par l’intérieur de la serre, qui comporte une large part de rayonnements infra-rouges. Cette différence de transparence au rayonnement confine ainsi une partie des infra-rouges à l’intérieur de la serre ( ou de l’atmosphère) ; l’énergie du rayonnement retenu prisonnier conduisant finalement à une augmentation de température de l’intérieur de la serre ou de l’atmosphère.

                   L’effet de serre de l’atmosphère est dû pour l’essentiel à certains de ses composants minoritaires naturels et présents de longue date, que sont la vapeur d’eau, et en deuxième lieu le gaz carbonique.

                   Notons que l’effet de serre est indispensable. Sans lui, la température moyenne à la surface de la terre serait de – 18°C. La vie serait tout simplement impossible.  Heureusement, le dioxyde de carbone, le méthane et quelques autres gaz dits «  à effet de serre » , GES, contenus dans l’atmosphère agissent comme la serre d’un jardinier.

                   En empêchant une partie de l’énergie solaire reçue par la Terre de repartir dans l’espace, ils maintiennent une température moyenne, particulièrement clémente de 15°C autour de notre planète .

                   Depuis des millions d’années, le climat enchaîne des périodes glaciaires ( froides ) et interglaciaires ( chaudes comme actuellement ). Or, depuis le milieu du XIXème siècle, la température s’est élevée de 0,4 à 0,8 °C. L’homme pourrait-il être responsable de cette nouvelle augmentation ?

                   Les experts du Groupement International sur l’Evaluation du Climat ( GIEC ) en sont aujourd’hui convaincus. Depuis l’ère industrielle, les activités humaines ont entraîné une hausse significative des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Ainsi, en 150 ans, la combustion des énergies fossiles ( charbon, gaz naturel, pétrole) et la déforestation ont entraîné une élévation du taux de dioxyde de carbone de 30%.

                   Durant cette période, en raison de la poussée démographique et de l'intensification de l'agriculture et de l'élevage, la concentration en méthane a augmenté de 145%. " L'homme a rajouté en 200 ans autant de gaz à effet de serre que la nature en plusieurs milliers d'années".

Depuis quatre cent mille ans, jamais les taux de dioxyde de carbone n'avaient été aussi élevés.

     Si rien n'est entrepris pour limiter l'envolée des gaz à effet de serre, de profonds bouleversements climatiques sont d'ores et déjà prévisibles. Selon les experts du Groupement International sur l’Évaluation du Climat, la température devrait s'élever encore de 2 à 6°C d'ici la fin du siècle. Les modèles informatiques montrent qu'une élévation de température aussi infime soit-elle, est susceptible de provoquer de graves perturbations. Le réchauffement entraînerait une fonte des glaces et une dilatation des eaux conduisant à une élévation du niveau des océans de près de  1m, menaçant d'inondations certaines régions côtières, la Camargue en France,  Texas et Floride aux Etats-Unis, Pays-Bas et Japon. Les climatologues s'attendent également à une intensification des fluctuations climatiques, avec multiplication d'épisodes de grands froids et de canicules, de périodes de sécheresse et de pluies, et une fréquence accrue des catastrophes naturelles. Les précipitations devraient s'accroître dans le Nord tandis qu'elles devraient chuter de façon tragique au Sud, dans des régions déjà touchées par la désertification.

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Conclusion

 

                   Dans le domaine de la recherche fondamentale, les travaux sont très avancés. L'homme ne craint plus d'aborder des sujets qui étaient considérés comme tabous, comme ceux relatifs au cerveau, à l'immatériel : la conscience, l'esprit… Dans les laboratoires, les chercheurs, avec leurs travaux futuristes, sont déjà de plein pied dans le 3ème millénaire.

                   Par contre, au niveau des sciences humaines, de l'organisation de la société, les choses n'ont guère évolué depuis le Moyen-âge. En ce qui concerne les innovations technologiques, jusqu'à présent, le développement anarchique de l'activité humaine a conduit à perturber de façon sensible et  pour longtemps l'équilibre qui s'était instauré au fil des siècles entre l'homme et la nature.

                   Les avancées de la recherche fondamentale ont permis , en éclairant l'homme, de le libérer de contraintes de nature traditionnelle ou culturelle. Les innovations technologiques présentes et futures ne peuvent se concevoir  que si elles apportent  toujours des bienfaits dans la vie quotidienne de l'homme, et permettent aussi  la conquête de l'espace au sens premier.

                   Ces innovations, cependant, doivent s'insérer dans un projet global planétaire où la nature retrouve tous ses droits, et son équilibre de façon durable.

                   Y a-t-il donc progrès aujourd'hui ?

         Oui, si l'on s'inscrit dans une perspective d'une meilleure connaissance de notre monde, de l'Univers et de l'homme. Mais l'homme invente, veut savoir toujours plus.

Alors il se doit de résister à la tentation, vive aujourd'hui,  de s'en tenir aux acquis d'une humanité qui dispose déjà de moyens pour mieux vivre. Mais ce mieux vivre n'est-il pas qu'une illusion ? Existe-t-il pour tous ? Et surtout sera-t-il durable?

                   Dans cet objectif, les hommes sont-ils prêts à vraiment partager? à revoir certains comportements égoïstes? Il est urgent de manifester une fraternité réelle et concrète. Le devoir de tout citoyen responsable est de permettre aux futures générations d'avoir la sagesse d'accompagner ces avancées scientifiques et technologiques et d'inventer des règles de vie qui en feront des progrès pour l'humanité et le monde vivant.

                            Pour terminer, je voudrais citer notre  CONDORCET qui fut, rappelons-le, philosophe, scientifique et homme politique. Il écrivait, en 1793, dans « l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'Esprit humain » .

« Si l’homme peut prédire, avec une assurance presque entière, les phénomènes dont il connaît les lois ; si lors même qu’elles sont inconnues, il peut, d’après l’expérience du passé, prévoir avec une grande probabilité les évènements de l’avenir ; pourquoi regarderait-on comme une entreprise chimérique, celle de tracer, avec quelque vraisemblance, le tableau des destinées futures de l’espèce humaine d’après les résultats de son histoire…..pourquoi interdirait-on au philosophe d’appuyer ses conjectures sur cette même base, pourvu qu’il ne leur attribue pas une certitude supérieure à celle qui peut naître du nombre, de la constance, de l’exactitude des observations ?

 Nos espérances,  sur l'état à venir de l'espèce humaine peuvent se réduire  à ces trois points importants :

la destruction de l'inégalité entre les nations,

les progrès de l'égalité dans un même peuple,

enfin le perfectionnement réel de l'homme. »

Victor Mastrangello


[1] J.P LUMINET  et al., Nature 425- 593(2003)

2 J.P LUMINET, l’Univers chiffonné, Fayard, 2001 

3 John C. ECCLES, Comment la conscience contrôle le cerveau, Fayard 1997

4 Roger PENROSE, l’Esprit, l’ordinateur et les lois de la  physique, Intereditions  1997

5  H. FRÖLICH, The extraordinary dielectric properties of biological and the actions of enzymes.                                                                                               Proc .Nat. Acad. Sci., 72(11), 4211-4215 (1975)

6 I.N. MARCHAL, Consciousness and Bose-Einstein  condensates. New Ideas in Psychology, 7 (1989)

7 MM. Christian BATAILLE et Claude BIRRAUX . La durée de vie des centrales Nucléaires et les nouveaux types de réacteurs. Rapport : Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques N° 832 A.N. et  N° 290,  Sénat (mai 2003)

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Suprême Conseil du Grand Orient de France

Colloque du 27 mars 2004

LES SCIENCES

DU POINT DE VUE ÉVOLUTIONNISTE

 

IH. Nous sommes très heureux d’avoir été invités à parler dans cette enceinte, et j’en remercie M. Faivre. Son invitation a pour origine un petit débat entre Marc Kirsch et moi sur les usages possibles de la philosophie des sciences, publié dans une revue qui avait organisé un numéro sur le thème : « À quoi sert la philosophie des sciences ? ». Pour ce débat, on nous avait proposé comme point de départ une paraphrase de la formule de Marx : « Jusqu’à présent, les philosophes (des sciences) n’ont fait rien qu’interpréter le monde (des sciences), l’objectif, cependant, serait de le transformer ». Notre entretien, en réponse à cette para-phrase post-moderne, était très sobre, pas « post-quelque chose ».[1] Nous avons pensé qu’aujourd’hui nous pourrions reprendre ce format de dialogue sobre.

Marc Kirsch et moi sommes d’accord sur d’assez nombreuses questions en philosophie. Mais nous sommes de formation différente. Il est normalien ; moi, j’ai été formé à la philosophie analytique à Cambridge en Angleterre. Nos manières de penser des questions difficiles ne sont pas les mêmes. J’espère que notre discussion vous paraîtra pertinente par rapport à la question que nous proposons, mais aussi intéressante comme exemple de méthodes d’argumentation un peu différentes. Par exemple, je suis soupçonneux vis-à-vis des mots abstraits, et j’interromps souvent pour demander « Que veux-tu dire exactement avec ce mot trop vague ? »

MK. Oui, ça ne facilite pas les choses.

IH. Comme les questions de Socrate ? Mais ceci ne doit pas être un dialogue sur la méthode en philosophie. De quoi discuterons-nous aujourd’hui ? Nos questions et nos divergences sont très actuelles. Elles concernent un nouveau champ de spéculation, la psychologie évolutionniste. Son origine remonte à Darwin lui-même, dans son dernier livre, L'expression des émotions chez l’homme et les animaux.[2] Mais ces idées ne sont à la mode que depuis une quinzaine d’années. La thèse de la psychologie évolutionniste est qu’on peut comprendre beaucoup d’aspects de la nature humaine, nos capacités cognitives inclues, par leur valeur adaptative dans l’évolution de notre espèce. Comment comprendre les sciences dans cette optique ?

MK. Dans ce courant de pensée des sciences cognitives et de la psychologie évolutionniste, l’orientation dominante est naturaliste. Pour le dire grossièrement, la question est de comprendre comment des organismes vivants issus d’une histoire naturelle parviennent à faire cette chose étonnante qui est de produire des connaissances scientifiques, avec tout ce que cela suppose d’organisation intellectuelle des individus et d’organisation des sociétés.

IH. « L’orientation naturaliste » ! Qu’est-ce cela veut dire ? Je me méfie des « -istes » et des « -ismes ». Ce mot de « naturalisme » a trop d’usages. Par exemple, notre collègue Philippe Descola, titulaire de la chaire d’Anthropologie de la Nature au Collège de France, soutient que les sciences occidentales, et leurs philosophies, sont toutes des « naturalismes ». Elles font une démarcation nette entre le monde dit naturel, et le monde humain – chez Descartes, entre des corps, qui occupent l’espace, et l’esprit qui pense, le monde des hommes qui ont la capacité de parler. Chez nous, il ne s’agit plus de l’âme, mais du monde culturel, distinct du monde naturel. Descola oppose ce naturalisme européen à ce qu’il appelle un animisme, comme celui qu’on trouve en Amérique du Sud, et au totémisme des indigènes l’Australie.

Marc, quand tu dis que la psychologie évolutionniste est naturaliste, tu veux dire presque le contraire de Descola. Que veux-tu dire exactement ?

MK. Ma définition du naturalisme renvoie à la lente invention de la biologie, héritière de la philosophie naturelle. C’est un naturalisme qui naît comme une histoire naturelle, qui brosse peu à peu une histoire de l’univers en essayant de remonter aussi loin dans le temps que nous le permettent nos connaissances et nos techniques. On dresse ainsi un tableau général de l’histoire de notre univers, du monde que nous avons sous les yeux, et qui comporte des aspects culturels, caractéristiques de l’espèce humaine – peut-être exclusivement d’elle, mais la question fait débat et dépend de la manière dont on définit la culture. Ce que j’appelle le naturalisme, que je spécifie en ajoutant l’adjectif « évolutionniste », c’est cette attitude que je fais remonter à deux héritiers de Descartes : La Mettrie et Lamarck. La Mettrie écrit, dans L’homme-machine[3], que « toutes les facultés de l’âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps qu’elles ne sont visiblement que cette organisation même ». Il rompt ainsi avec le dualisme cartésien qui faisait passer à l’intérieur de l’homme la frontière entre substance pensante et substance étendue, faisant ainsi de l’homme un impossible centaure ontologique : corps animal et mécanique, pensée inétendue et néanmoins « unie » au corps. à vrai dire, plutôt que de naturalisme, il faudrait parler ici de physicalisme mécaniste. Lamarck prend la même position que La Mettrie, mais il amorce une rupture avec le mécanisme qui conduira à la reconnaissance de la spécificité du vivant, et représente en même temps un moment important de la pensée transformiste, qui trouvera sa véritable dimension avec l’évolutionnisme darwinien.

IH. Bon. Comme tu sais, j’aime la philosophie de cet homme bizarre, La Mettrie, objet de la haine des Lumières comme Diderot et Voltaire, mais qui, je crois, est plus proche de nous qu’ils ne le sont. Je suis heureux que tu veuilles faire de La Mettrie un porte-parole du naturalisme, dans le sens que tu donnes à ce mot. Dans le sens de Descola, je propose de parler, pour la cosmologie européenne, non pas de « naturalisme » mais de « culturalisme », c’est à dire d’une vision de l’univers où le monde de la culture des hommes est nettement distinct du monde des choses. Par culture, j’entends soit ce que visent les âmes religieuses, ou Descartes, soit les phénomènes sociaux étudiés par les sciences humaines. Par le monde des choses, j’entends celui des plantes, des animaux, des corps humains, des astres ou des molécules.

Peut-être au fond suis-je plutôt culturaliste en ce sens, alors que tu es naturaliste. Mais comme je l’ai dit, je n’aime pas les « -ismes ». Nos différences sont plus subtiles que des dogmes.

MK. D’accord, mais ne fais pas disparaître Lamarck au profit de La Mettrie. Leur vision de la nature est très différente. Notre conception de la nature est issue de celle de Lamarck. L'homme de Lamarck est entièrement produit par un ordre naturel qui, une fois donné – c’est la place initiale que Lamarck concède à dieu – suffit à rendre compte de l'ensemble de ses propriétés. Pour rendre compte de l'homme et de la pensée, on cesse de faire appel à l'âme définie comme une substance immatérielle : on s’intéresse désormais au comportement et à la pensée tenus pour des fonctions des êtres vivants, fonctions produites, comme les autres, au cours de l'histoire naturelle, suivant les lois de la transformation des êtres vivants en interaction avec leur milieu.

IH. Quand il est question des sciences, qui sont des développements culturels, j’ai tendance à distinguer d’une part les conditions biologiques qui sont requises pour ces phénomènes culturels et, d’autre part, l’évolution dans l’histoire humaine des styles de raisonnement que nous appelons scientifiques. Je crois aussi que tu as un autre héros-précurseur pour le « courant naturaliste » dominant dans la psychologie évolutionnaire : d’Holbach, un homme plus fréquentable que La Mettrie, aux goût des encyclopédistes…

MK. Une précision, d'abord : il n’y a pas de détermination stricte de quelque chose d’aussi raffiné qu’un style de raisonnement scientifique par des causes immédiatement biologiques. Je veux dire que la culture est la nature continuée par d’autres moyens : une façon non immédiatement biologique de chercher des moyens de survivre. Tu ne te contenteras pas d’une formule, mais elle deviendra peut-être un argument au cours de la discussion.

D’Holbach ne dit pas autre chose, quand il écrit : « Concluons donc que l’homme n’a point de raison de se croire un être privilégié dans la nature ; il est sujet aux mêmes vicissitudes que toutes ses autres productions. Ses prétendues prérogatives ne sont fondées que sur l’erreur. Qu’il s’élève par la pensée au-dessus du globe qu’il habite et il envisagera son espèce du même œil que tous les autres êtres […]. Il sentira que l’illusion qui le prévient en faveur de lui-même vient de ce qu’il est spectateur à la fois et partie de l’univers. Il reconnaîtra que l’idée d’excellence qu’il attache à son être n’a d’autre fondement que son intérêt propre et la prédilection qu’il a pour lui-même. »[4] L’argument matérialiste repose sur une critique de l’anthropocentrisme – ce que tu appelle le culturalisme. Et de la conception, donc, de l’homme comme exception dans la nature. Le naturalisme évolutionniste fournit un fondement scientifique à l’argument de d'Holbach.

IH. Merci pour ces clarifications. Revenons au présent. La thèse centrale de la psychologie évolutionniste est qu’on peut comprendre nos capacités cognitives par leur valeur adaptative dans l’évolution de notre espèce. Je suis sûr que beaucoup de capacités innées (et donc sélectionnées dans la « lutte d’existence ») sont des conditions de possibilité pour l’émergence de la raisonnement scientifique. Ces conditions ne relèvent pas seulement des fonctions cognitives du cerveau : elles incluent la dextérité manuelle, l’acuité des yeux et la coordination de la main et de l’œil, si nécessaire pour les dessins des premiers géomètres et pour les sciences du laboratoire. Mais ces adaptations n’ont pas le même usage pour l’homme des cavernes que pour les scientifiques : leur valeur pour les sciences n’a rien à voir avec leur valeur au Pléistocène.

MK. C’est à moi de demander des éclaircissements – sur « la valeur adaptative de nos capacités cognitives ». C’est un concept délicat et controversé. Il y a différentes versions de l’adaptationnisme, et elles sont souvent critiquées. Un exemple fameux : Wallace et Darwin. L’anglais Alfred Russel Wallace (1823-1913) est généralement considéré comme le co-fondateur de la théorie de l’évolution à laquelle est associée le nom de Charles Darwin (1809-1882). Mais Wallace était strictement sélectionniste : la sélection naturelle est la clé de l’évolution, et rien n’est sélectionné qui ne soit utile. En 1864, Wallace soutien la thèse suivante : « aucun des faits de la sélection organique, aucun organe spécial, aucune forme ou marque caractéristique, aucune singularité de l'instinct ou de la coutume, aucun rapport existant entre les espèces ou entre des groupes de l'espèce, ne peut exister sans qu'il soit à présent, ou sans qu'il ait été à un moment donné, utile aux individus ou aux races qui les possèdent. »[5]

Wallace reconnaissait dans chaque nuance des formes organiques l'action de la sélection naturelle, concevait les animaux comme des œuvres parfaites élaborées par la force purement matérielle de la sélection naturelle. Il présentait son système comme une déduction nécessaire découlant nécessairement de la théorie de la sélection naturelle.

Or, de ce point de vue, le cerveau humain, avec sa complexité et son extrême sophistication, est surdimensionné au moment où il est supposé apparaître dans l’histoire de l’espèce : l’homme n’avait alors besoin, au mieux, que d’un cerveau à peine plus développé que celui du chimpanzé. Au lieu de quoi, il a eu un cerveau capable d’inventer les mathématiques, d’écrire l’Iliade et l’Odyssée, de composer les symphonies de Mozart et de Beethoven, et de construire, un peu plus tard, des centrales nucléaires et des bombes atomiques.

Du coup, Wallace fait marche arrière devant le cerveau humain. En 1869, il juge désormais que « ni la sélection naturelle, ni la théorie plus générale de l'évolution ne peuvent expliquer en quoi que ce soit l'origine de la vie sensible ou consciente[6] ». Wallace revient à un argument créationniste. Pour lui, la sélection naturelle explique tout des phénomènes de l'évolution, sauf l'apparition de l'homme, de l'intelligence et de la moralité humaine. Le cerveau et la pensée ne peuvent pas avoir été créés par la sélection naturelle. Ils nécessitent l'intervention d'une puissance supérieure, celle de Dieu. L'homme constitue donc l'exception à la loi universelle de l'évolution naturelle.

Je simplifie beaucoup l’argumentation de Wallace. Mais l’enjeu est assez clair.

IH. Bien. Mais cette partie s’est jouée il y longtemps, et elle est finie : c’est Darwin qui a gagné le prix. Nous sommes d’accord : des adaptations qui ont été sélectionnées dans un contexte donné peuvent avoir des conséquences étonnantes, indépendantes de leur origine, beaucoup plus utiles à la croissance de l’espèce que leur « but » original.

MK. La partie est finie, c’est vrai, mais la victoire de Darwin n’est pas si facilement admise par tous. Elle est même assez souvent contestée. Mais laissons ces débats et contentons nous d’essayer de clarifier la question de la « valeur adaptative ». L’un des problèmes avec ce concept, c’est par exemple qu’il est assez difficile de savoir quand on doit mesurer cette valeur. Si c’est à l’échelle de l’individu et de ses descendants immédiats, on peut dire qu’il a longtemps été très efficace, du point de vue adaptatif, d’être un dinosaure. Puis la roue a tourné. Il n’y a pas d’adaptation absolue : on n’est jamais adapté qu’à des conditions d’existence données, qui peuvent changer.

La question est donc assez complexe ; et elle a des enjeux importants. Je voudrais simplement qu’on retienne la perspective évolutionniste comme un cadre à l’intérieur duquel on peut – et peut-être on doit ? – penser les sciences et leur histoire.

La thèse que je voudrais défendre est que la pensée scientifique est un mode particulier d’usage de la pensée, qui est apparu à partir d’un certain stade de développement social et culturel. Elle est un développement de fonctions élémentaires d’exploration de l’environnement. De ce fait, les sciences, comme la pensée elle-même, sont essentiellement au service, non pas de la vérité, mais de la vie. Plus exactement, de la survie d’une espèce vivante.

IH. J’ai une réserve sur l’idée que les sciences elle-mêmes seraient « au service » de quelque chose. C’est nous – c’est la société – qui mettons les sciences au service de quelque chose. Ou ce sont les scientifiques, financés par la société, qui dirigent l’activité scientifique vers un but ou un autre. Peut-on dire avec toi que la science est au service de la survie de notre espèce ?

MK. Une première chose, à propos de ta remarque sur la science « au service de » quelque chose d’autre. Le mot est peut-être mal choisi, mais ce que je veux dire, c’est que la science n’est pas cette activité désintéressée qu’on présente parfois comme une espèce d’idéal de recherche de la vérité pour elle-même. D’accord, la science, immédiatement, n’est au service de rien. Elle sert à ce à quoi on l’emploie. On, c'est-à-dire les hommes, les sociétés humaines. Reste que globalement, la science est un instrument de survie ou d’extension des pouvoirs des êtres humains et des sociétés humaines. C’est un instrument de pouvoir. C’est le cas même pour les mathématiques, si indirectement que ce soit, dans beaucoup de cas. Les exemples sont nombreux et rebattus : évoquons l’utilité de la géométrie pour l’arpentage, ou le rôle d’Alan Turing, mathématicien et logicien anglais dont le génie fut mis au service des alliés notamment pour déchiffrer les messages codés de l’ennemi au cours de la seconde guerre mondiale.

Mais il s’agit moins de monter en épingle le génie d’un homme que de comprendre combien les problèmes intellectuels d’une époque sont en résonance avec certains problèmes sociaux. Tes propres ouvrages en fournissent des exemples, comme les liens entre le développement de la pensée probabiliste et les problèmes d’assurance et de rentes. Le matérialisme dialectique de Marx avait posé ce lien entre les aspects économiques et les aspects techniques des conditions de production. La science aussi se crée dans un monde particulier et dans des conditions particulières. Elle n’est pas faite forcément pour répondre directement aux problèmes sociaux d’une époque, mais le contexte intellectuel et social est néanmoins fondamental. Il définit un contexte conceptuel.

IH. Il y a là deux questions distinctes. Les sciences sont devenues des moteur puissants de la créativité : quel est leur carburant ? Tu dis que ce sont souvent des besoins sociaux explicites et conscients. De plus, il y a des fonctions plus larges dans une société, besoins de la structure et de l’infrastructure sur lesquels Marx nous a ouvert les yeux. Je suis absolument d’accord. Mais il y une seconde question, celle par laquelle tu as commencé : y a-t-il un sens non trivial dans lequel les sciences sont le produit d’une impulsion évolutionnaire ?

J’admets volontiers que les conditions nécessaires aux sciences – qui concernent le cerveau, les mains, les yeux – sont les produits de l’adaptation. Nous avons découvert que nous avions des capacités mathématiques, des instincts classificatoires, et surtout des capacités de fabriquer des appareils qui produisent des phénomènes nouveaux. Toutes ces facultés sont présentes, dès l’aube de l’humanité, dans notre enveloppe génétique. Les conditions de possibilité de toutes nos habiletés et de nos réalisations sont le résultat des adaptations évolutionnaires. Cette doctrine est une conséquence triviale du Darwinisme le plus vulgaire. C’est une conséquence trop générale pour dire quelque chose d’intéressant à l’égard des sciences.

MK. Cette remarque est très embarrassante. Peut-être en effet n’y a-t-il aucun moyen d’appliquer de façon intéressante les outils de la biologie évolutionniste à des phénomènes culturels qui relèvent d’une autre échelle de temps et qui semblent engager essentiellement des processus culturels – dont la genèse et les modes de transmission sont différents des phénomènes biologiques proprement dits. C’est un point délicat. De façon générale, la question de l’échelle des phénomènes que l’on analyse est très importante. L’évolution s’étale sur des durées sans commune mesure avec l’histoire des sciences. La science, comme activité individuelle et sociale, est un produit du cerveau humain et d’une histoire culturelle qui appartient à l’histoire récente, et qui, rapportée à l’histoire de l’espèce humaine, n’en est que le dernier instant. Un battement de cil dans l’immensité de l’univers.

Il y a encore un corollaire à ma thèse. L’utilité des sciences pour les sociétés humaines passe par leur capacité à prévoir les phénomènes et à réaliser des applications techniques efficaces. La vérité (comme idéal d’adéquation entre la pensée et le monde) est la ruse de la vie dans l’histoire des sciences…

IH. …. « Adéquation entre la pensée et le monde ». Une formule scolastique, qui remonte au Moyen Âge ! Si cette formule doit avoir une valeur pour nous, au début du XXIe siècle, il faut se souvenir qu’une chose ne peut pas être adéquate toute court : elle est toujours adéquate dans un but donné. L’expression scolastique présume la question résolue ; elle laisse de coté le problème de fond. La pensée scientifique doit-elle être adéquate pour prédire le comportement du monde ? Adéquate pour expliquer les choses qui se passent dans le monde ? Adéquate comme représentation du monde ? Adéquate comme « correspondance » entre la pensée et le monde ? Ici j’énumère quelques-unes « théories de la vérité bien connues. Mais la discussion de ces théories sera elle-même scolastique. Qu’est-ce que cette « ruse » dont tu parles ?

MK. Je prends cette bonne vieille définition purement verbale de la vérité comme adéquation parce que ma perspective, ici, concerne non la vérité elle-même ou son contenu, mais l’utilité de la vérité. C’est au fond la perspective du jeune scientifique passionné par ses recherches. Le tableau qu’on présente ordinairement du scientifique, c’est qu’il doit être passionné par ses recherches et qu’il doit avoir la passion de la vérité – il y a sans doute une image d’Épinal du scientifique qui mériterait qu’on s’y intéresse. Il ne cherche pas une bonne définition de la vérité, il veut résoudre un problème mathématique, découvrir un processus biologique qui expliquerait le développement du cancer et serait éventuellement utile pour élaborer des moyens de lutter contre la maladie. Il veut trouver quelque chose qui marche, une molécule pour combattre l’hypertension artérielle. Il veut comprendre la structure de la matière, détecter un boson. Il a un usage artisanal du concept de vérité. Un usage qui est de l’ordre du sens commun. Ou pas d’usage du tout. Ce qui l’intéresse, c’est que ce qu’il propose dans son article soit vrai ou faux immédiatement, c'est-à-dire que la manipulation qu’il décrit marche ou non, et si possible, qu’il puisse expliquer pourquoi.

Dans son activité de scientifique, a-t-il besoin d’une conception de la vérité plus sophistiquée ?

IH. À mon avis, on ne veut presque jamais des conceptions de la vérité sophistiquée. Je pense qu’elles sont sophistiques, scolastiques.

MK. Je crois que la vérité est l’objectif immédiat, l’objectif apparent de cette activité humaine. Elle est aussi la condition de son existence et de son fonctionnement. Si l’on essaie de formuler les choses en termes réductionnistes, la science comme activité organisée de recherche de la vérité sur le monde est une extension sociale sophistiquée du comportement élémentaire d’exploration de l’environnement qui permet à un individu vivant de trouver sa nourriture, d’éviter les prédateurs, etc. Dans le cas de ce comportement élémentaire, l’erreur est fatale. L’argument a été beaucoup utilisé. Dans un registre un peu différent, Jean-Pierre Changeux suggère qu’il y a une sorte d’internalisation de la méthode par essais et erreurs, qui comporte des risques pour l’organisme quand les essais engagent des actions effectives : au cours de l’évolution du cerveau, un tel processus d’essais et erreurs serait mis en place de façon interne. Changeux parle d’essais virtuels dans un « espace de travail conscient » – concept sans doute à préciser, situé à mi-chemin entre la biologie et la psychologie.

IH. Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas certainement pas remplacé la méthode par essais et erreurs. Beaucoup de nos expériences, notamment au laboratoire, continuent d’être bien réelles. Dans le laboratoire, on fait beaucoup d’essais, beaucoup d’erreurs – et l’erreur est un excellent professeur. Le laboratoire où l’on construit des dispositifs pour créer des phénomènes nouveaux est une espèce d’institution que je date du dix-septième siècle. On peut penser que c’était beaucoup plus tôt, mais pas avant la métallurgie de l’âge de bronze. L’émergence de cette institution – le laboratoire – est un événement dans l’histoire de la civilisation humaine. Elle n’existe pas pour sa valeur adaptative dans quelque schéma Darwinien.

MK. Au sens strict, je suis d’accord. Pourtant, le laboratoire me semble être un élément caractéristique de l’orientation technoscientifique des sociétés européennes qui ont misé sur la science et sur la maîtrise technologique, et qui en ont tiré leur puissance. C’est évidemment un événement culturel, mais on ne peut pas pour autant l’abstraire d’un contexte général que le schéma évolutionniste décrit de façon pertinente. Tes livres montrent de façon très claire que la naissance du laboratoire, de ce que tu appelles le style de raisonnement scientifique du laboratoire, n’est pas un météorite, du point de vue des intérêts de la société qui les produit. Elle est un moyen de résoudre certains de ses problèmes, au moyen de concepts qui prennent un sens dans un fonctionnement social donné, ou qui font leur apparition à cette occasion. Et cela a conduit à des réussites éclatantes. Si on n’avait pas trouvé d’usage social aux connaissances issues du laboratoire, les sciences de laboratoire ne se seraient pas développées comme elles l’ont fait, le laboratoire aurait peut-être simplement disparu. En ce sens, il y a là une réponse adaptée, sinon adaptative, aux problèmes d’une société, c'est-à-dire d’un ensemble d’organismes vivant en société selon des modalités qui sont toujours un mélange étroitement imbriqué de nature et de culture.

La culture, la science, sont des moyens de résoudre des problèmes qui se posent à des organismes vivant en société. La biologie n’est peut-être pas présente directement ici – c'est-à-dire dans l’émergence d’un style de raisonnement scientifique. Mais c’est elle qui fixe les contraintes, au départ. Je suis obligé d’admettre que pour ce qui est de rendre compte du détail de l’histoire des sciences, rien ne prouve qu’on puisse aller bien au-delà de cette remarque, sauf à trouver une manière plus convaincante de faire une épistémologie évolutionniste, ou une psychologie évolutionniste moins spéculative. Mais si c’est une remarque triviale, rappelons qu’elle ne l’est que depuis Darwin, et dans le contexte de la pensée évolutionniste. Elle n’est donc pas si évidemment triviale. C’est une évidence très construite. Aristote n’aurait jamais dit cela. Pas plus que Robert Boyle ou Robert Hooke, pas plus que Descartes ou Locke. Je veux dire que l’émergence du laboratoire est un événement de l’histoire culturelle, mais que l’histoire culturelle ne peut pas être coupée de l’histoire naturelle.

Je voudrais revenir aux principes. Le premier critère d’évaluation de la connaissance par le chercheur et par les sociétés qui développent les sciences est la « vérité » – qui peut avoir des définitions assez variables. Au niveau de la concurrence entre les sociétés ou au niveau plus général de l’espèce, la connaissance est évaluée en termes d’utilité. Actuellement, il semble que les sociétés qui disposent de sciences développées (et des technologies qui les accompagnent) soient les plus puissantes. La connaissance est une richesse et une force, une source de puissance pour les individus comme pour les sociétés. On pourrait ajouter que la capacité à développer une science de haut niveau et à l’utiliser pour le bien-être de la société semble caractériser plutôt, aujourd'hui, les sociétés libérales démocratiques. Mais sur ce point, il y aurait beaucoup de nuances à apporter. Un optimiste, comme Changeux, aurait sans doute tendance à penser les choses en termes de progrès et à considérer que le progrès social et le progrès scientifique vont de pair… C’est une vision héritée des Lumières, que j’aimerais partager.

IH. C’est surtout la vision de Karl Popper, qui y voit à la fois la forme d’organisation sociale la plus favorable pour la recherche, et pour le progrès, ce qu’il appelle la croissance de la connaissance. Un point intéressant : il estime que notre cible pratique n’est pas la vérité mais la vraisemblance (pas exactement la probabilité mais ce qu’il nomme la verisimilitude en anglais.

MK. La recherche de la vérité (ou de la vraisemblance) n’est pas le seul moteur du fonctionnement des sciences. Elle est sans doute toujours présente, sauf dans les cas de fraude manifeste. Mais en dehors des cas de malhonnêteté, d’autres éléments entrent en ligne de compte. Notamment des aspects idéologiques et des aspects sociaux, qui sont de nature à renforcer des convictions, à occulter des objections et des critiques, etc. Sur ce point, les travaux de la sociologie des sciences et de Bruno Latour sont éclairants. à un moment donné, dans une société donnée, les individus peuvent trouver des intérêts à développer certains types d’activité. Au sein de l’activité scientifique, qui fait partie des activités socialement gratifiantes et plutôt valorisées, il y a des courants, des façons de penser, qui permettent d’obtenir reconnaissance intellectuelle et gratifications sociales, d’atteindre certains postes, etc.

IH. De plus en plus, en biologie, la valorisation doit être financière. Elle prend la forme de prise de brevets. Il y a actuellement un domaine de la jurisprudence qui évolue à pas de géant : c’est celui de la propriété intellectuelle. Je crains que nous n’assistions à une nouvelle étape de l’histoire des sciences. Nous entrons dans un monde ou les sciences n’auront pas comme idéal le libre échange d’information, mais un marché libre, au sens des capitalistes, des brevets. Mais que j’aie raison, ou que j’aie tort, de telles évolutions des valeurs n’ont rien à faire avec l’évolution darwinienne.

MK. Bien sûr, il y a des facteurs contingents et historiques. Mais si l’une ou l’autre de ces orientations s’impose durablement, ce sera en raison de l’intérêt qu’elle représente dans un contexte de compétition entre modèles rivaux d’organisation de l’activité scientifique et d’exploitation de ses résultats, à un moment donné de l’évolution des sociétés humaines. Et en un sens, c’est un phénomène adaptatif, qui a toute la trivialité apparente des phénomènes adaptatifs. C’est une chose qu’on a toujours reproché à Darwin : sa théorie a toutes les apparences d’une tautologie. Si l’on dit que c’est le plus adapté qui survit, on risque d’être amené à définir « le plus adapté » comme « celui qui a survécu »... Mais ce n’est pas le lieu de reprendre ces objections et de rappeler les réponses qui ont été faites. Je récapitule et je reformule la thèse : la connaissance est essentiellement une fonction vitale. Pas la production abstraite d’un esprit à la recherche du vrai, mais l’activité collective d’organismes vivants organisés socialement et qui cherchent avant tout à survivre – trouver des connaissances vraies et des techniques efficaces étant un moyen apparemment efficace de résoudre des problèmes vitaux. Tu as parlé de Karl Popper. Pensons à son titre Toute vie est résolution de problèmes.

Dans cette perspective, la vérité n’est peut-être qu’un leurre. Mon idée, en tout cas, c’est qu’elle n’est pas le but premier. Elle est ce qui motive les individus. Elle sert un autre but qu’elle-même. La vérité, c’est pour l’esprit. Mais nous ne sommes pas des esprits.

IH. J’aime mieux parler des problèmes que de la vérité. La vérité n’est pas un objet, mais quelque chose de second ordre, de plus haut niveau que les objets. Quand on dit que quelqu’un recherche la vérité, on ne dit pas quelque chose qui a un contenu positif. On exprime de l’admiration pour ses valeurs, pour son désintéressement, etc.

Autre façon de distinguer les problèmes (au rez-de-chaussée) de la vérité (plus haut dans les étages…) : je peux dire, « il cherche à résoudre ce problème, c'est-à-dire ….. » et je peux spécifier le problème. Mais je ne peux pas dire « il cherche à connaître la vérité, c'est-à-dire …. » – parce que je ne peux pas spécifier la vérité quand elle est encore inconnue. Je préfère que nous passions de la vérité à la connaissance, dont tu soulignais l’utilité.

MK. Il y a des détours. La connaissance n’est pas forcément utile tout de suite. Son utilité peut n’apparaître que longtemps après sa découverte. La connaissance n’est inutile ou désintéressée qu’à l’échelle d’un individu ou d’une société considérée sur une période relativement courte. Dans l’histoire des sciences, il est courant qu’une découverte qui semblait abstraite et sans application, par exemple en mathématiques, trouve tout à coup une application dans des domaines où l’on ne s’y attendait pas, et qui étaient parfaitement inimaginables au moment de la découverte.

IH. Cela arrive. Et dans beaucoup de cas l’intérêt d’une découverte reste interne, sans application à un autre domaine. Quelle importance ?

MK. C’est une des origines de mon désaccord avec toi et avec un texte de Charles Sanders Peirce que tu cites dans The Taming of Chance :

« Peirce combinait l’idée de lois évolutives avec une épistémologie évolutionniste. Pourquoi nos manières instinctives de classer les choses sont-elles si bien adaptées à l’induction simple ? On soutient souvent que la sélection naturelle adapte les espèces de telle sorte qu’elles fassent des distinctions qui correspondent aux aspects pertinents de leur environnement. Même si c’était vrai, cela n’expliquerait pas pourquoi les gens sont capables d’explorer le cosmos et le microcosme. Il n’y a pas d’avantage évolutif discernable dans notre capacité à formuler le concept de force gravitationnelle, de franchir les étapes séparant Kepler de Newton…

Notre capacité pour les recherches abstraites est un produit de l’évolution, mais elle est au mieux indifférente pour notre survie. Nous devrions plutôt penser nos capacités mentales comme évoluant parallèlement à l’évolution des lois de l’univers. Nous pouvons découvrir celles-ci parce que notre esprit et elles ont évolué de la même manière. Peirce appelait cela l’« amour évolutionniste ». [7]

IH. C’est remarquable. J’ai écrit ce livre il y a quinze ans, mais je suis toujours d’accord avec ce second paragraphe. Mais il serait sans doute utile que tu nous rappelles qui est cet homme, Charles Sanders Peirce.

MK. Comme beaucoup de français, je le connais mal. Je peux en dire ceci. Peirce (1839-1914) a été formé aux mathématiques et aux sciences expérimentales, il est aussi logicien et philosophe. C’est le fondateur du pragmatisme américain dans la dernière moitié du XIXe, et l’inventeur de la sémiotique. Ce n’est pas l’homme d’un livre ou d’une œuvre systématique, mais un penseur très prolifique, qui a écrit dans des domaines très variés, et qui est considéré comme l’un des plus grands philosophes américains.

IH. Oui. Et comme presque tous les intellectuels de la Nouvelle-Angleterre à cette époque, il était convaincu et fasciné par le Darwinisme. Il avait 20 ans à la parution de L’Origine des espèces, qui l’a frappé comme un éclair. Il était toujours heureux d’expliquer des phénomènes biologiques et psychologiques par l’adaptation.

Alors, pourquoi ne pas expliquer nos succès scientifiques par l’évolution des espèces ? Pourquoi a-t-il invoqué en plus l’évolution parallèle des lois du monde et du cerveau humain ? Parce qu’il a trouvé un trou énorme entre l’adaptation de notre cerveau à la survie des premiers hommes et nos succès scientifiques. Nous sommes, bien sûr, adaptés à la survie dans un monde d’objets et de créatures qui sont de notre taille, un monde dans lequel les lois de la causalité donnent l’apparence de régner en maître suprême. Un monde où les couleurs et les odeurs sont des signes assez fiables – de bons signaux – des événements futurs. Un monde ou l’espace et le temps sont absolus. Un monde ou les intervalles temporels inférieurs à notre temps de réaction réflexive sont sans importance pour notre survie, ou des périodes de temps de plus de sept ans sont dénuées de sens. Si l’on pense, avec les neurologues et les spécialistes de sciences cognitives que l’homme – c'est-à-dire les hommes et les femmes et les enfants – produit des représentations mentales et neurologiques du monde environnant, l’homme qui survit doit avoir été doué par l’adaptation d’une telle capacité à se représenter le monde. Les deux différences principales entre les hommes et les bêtes, en matière de survie et de maîtrise du monde, sont l’habileté de nos mains et l’aptitude au langage. Ces deux différences, qui sont produites peut-être par hasard ou pour des raisons adaptives inconnues de nous, profitent d’un cerveau plus grand. Ce serait un réseau informatique d’une utilité incroyable, celui qui parviendrait d’une part à réaliser la coordination de la main et les yeux, et d’autre part, à faire du langage un outil pour la re-représentation en sons de nos représentations mentales. Représentations d’un monde en couleur, souvent fétide, un monde tactile, un monde où la taille des choses et la durée des événements est à notre échelle. Et toute l’évolution de cela doit durer des dizaines des milliers des années. Actuellement on conjecture quatre-vingt milliers.

Peirce, convaincu par la théorie Darwinienne, était néanmoins sceptique quant à l’explication du succès des sciences par l’adaptation. Il faudrait que les structures du cerveau humain soient préfabriquées pour les structures du monde à l’échelle microscopique et à l’échelle macroscopique. Il faudrait un miracle, ou la planification à l’avance de nos cerveaux par le bon Dieu, comme chez Gratry. Autre possibilité, nos cerveaux et les lois de notre monde ont évolué main dans la main. Peirce était plus évolutionniste que Darwin, plus que Jean-Pierre Changeux. Sa théorie est absurde. Je ne la respecte pas parce qu’elle est plausible mais parce qu’elle prend au sérieux le grand trou entre l’adaptation qui a favorisé nos habilités manuelles et linguistiques depuis quatre vingt milliers d’années, et le succès de nos représentations du monde, et de nos interventions dans le monde, depuis, au plus, cinq mille ans, mais je voudrais dire, depuis cinq cents ans.

MK. Avec un petit goût de la provocation, je dirais que Peirce manquait peut-être d’imagination. Il ne concevait pas que l’adaptation puisse prendre de tels détours. Mais pour qu’apparaisse un organe tel que l’œil, il a fallu bien des détours qui suscitent des débats sans fin entre les adversaires de la théorie de l'évolution de Darwin et les évolutionnistes, et parmi les évolutionnistes eux-mêmes. Je ne vois pas pourquoi les capacités cérébrales qui permettent de chasser le gibier au Pléistocène ne pourraient pas permettre, moyennant une histoire culturelle très dense et très complexe, mais très courte, de traquer des particules subatomiques dans une chambre à bulle. Ce n’est pas que le développement des sciences n’ait pas quelque chose d’étonnant et même de vertigineux. Mais une révolution scientifique, dans le sens de Thomas Kuhn, n’a rien d’un miracle.

Savoir, acquérir sur son environnement des informations aussi exactes et pertinentes que possible, est un atout évident pour survivre. Le cerveau est l’organe qui recueille et traite les informations fournies par l’intermédiaire du corps, et qui permet à l’organisme d’agir. Sa fonction même est de l’ordre de la recherche et de l’exploitation d’informations pertinentes pour organiser l’activité de l’organisme en vue de sa survie. Cette activité fait partie des fonctions vitales élémentaires de l’organisme. L’activité scientifique en dérive, moyennant une élaboration sociale et culturelle extrêmement complexe. Bien sûr, s’agissant d’une production culturelle aussi élaborée, on ne peut pas parler d’adaptation dans le même sens que lorsqu’il est question de l’évolution biologique. La raison la plus évidente est qu’il s’agit d’une élaboration culturelle, et non d’une évolution naturelle au sens propre, qui relèverait d’une transmission génétique. En outre, à la différence de l’évolution biologique telle qu’on la conçoit dans la perspective darwinienne, il s’agit d’un processus finalisé, et qui se développe dans des échelles temporelles sans commune mesure avec celles de l’évolution biologique. Mais les savoir-faire et les techniques supposent des savoirs abstraits, à partir d’un certain degré de complexité. Pour bien arpenter, il faut des connaissances en géométrie. Pour mesurer le temps ou se repérer dans l’espace, sur mer en particulier, il faut de l’astronomie. Bien sûr, on peut aussi la mettre au service de l’astrologie, mais les souverains trop confiants, dans ce domaine, ont souvent eu à s’en mordre les doigts. Car un autre aspect de la question est l’aspect adaptatif de la connaissance scientifique pour l’individu dans un environnement social. Peirce dit que les scientifiques font une piètre compagnie, et que leur talent n’est guère utile à leur survie. Mais l’histoire montre que les puissants ont très souvent honoré les savants, et que les peuples les vénèrent. Les sociétés qui produisent des connaissances scientifiques dominent le monde.

Par ailleurs, contrairement à Peirce, je ne peux que constater que notre capacité à formuler le concept de force gravitationnelle participe de l’avantage évolutif que nous a procuré ce cerveau qui nous fait vivre dans ce monde de culture et de technoscience qui est aujourd'hui notre monde « naturel » : la mécanique classique est l’un des pilier de notre technologie et de notre mode de vie, et la physique quantique est aussi omniprésente que les appareils exploitant le laser, par exemple. J’ajoute qu’il est de moins en moins vrai que « notre capacité pour les recherches abstraites » soit « au mieux indifférente pour notre survie » : pour préserver ce monde que notre espèce a transformé en profondeur par le seul fait de son existence et de son mode de vie, il devient probablement vital pour nous de développer ces recherches abstraites. Comment pourrons-nous, sans elles, améliorer notre connaissance de notre environnement et trouver le moyen d’éviter de le rendre invivable – puisque tel est le défi auquel il semble que l’humanité soit désormais confrontée.

Ian Hacking et Marc Kirsch
 


[1] Rue Descartes No. 41 (août 2003), p. 82-95. La revue est publiée par le Collège International de Philosophie. Éditions PUF.

[2] Charles Darwin. The Expression of the Emotions in Men and Animals, Murray, London, 1872. Signalons la très belle réédition, avec beaucoup de renseignements utiles, de Paul Ekman, HarperCollins, London, 1998. Traduction française : L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, Reinwald, Paris, 1877. Nouvelle édition : Paris, Rivages, 2001.

[3]  Œuvres philosophiques, t. I, p. 98.

[4] D’Holbach, Système de la nature, p. 119

[5] Cité par S. J. Gould, Le Pouce du panda, p. 55.

[6] Cf. R. J. Richards, op. cit., p. 178.

[7] Ian Hacking, The Taming of Chance, Cambridge University Press, p. 214. Traduction française à paraître avec Odile Jacob.