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Colloques du Bicentenaire

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Colloque 

bi-centenaire

à

Arras

Colloque du 18 septembre 2004 à Arras
 
Je vous remercie de votre présence et je salue plus particulièrement les représentants du Conseil de l’Ordre du G\O\D\F\, de la G\L\F\F\, des Suprêmes Conseils de Hongrie et de la G\L\M\F\. Je salue également les Présidents des ateliers et le Président du 1er secteur du G\C\ du R\E\A\A\.
 
Je vous propose d’écouter les intervenant ;
 
Alain NATALI, Universitaire, Maître de conférence, Membre Actif du Suprême Conseil du Grand Collège du R\E\A\A\ - G\O\D\F\.
il se propose de nous présenter : « L’actualité du R\E\A\A\ du G\O\D\F\ »
 
Roger DACHEZ, Médecin et Professeur de faculté, mais surtout véritable professionnel de la Franc-Maçonnerie, il est :
·        Directeur de la revue d’études et de recherches : « Renaissance Traditionnelle »
·        Président de l’Institut Maçonnique de France.
·        Rédacteur du Que sais-je : « Histoire de la Franc-Maçonnerie Française »
·        Membre de la « Loge Nationale Française »
Il nous présente : « Les sources historiques et la genèse du R\E\A\A\ »
 
Bernard HOMERY, Consultant en logistique de la communication, est membre de la loge « L’effort » à l’Orient de Paris du G\O\D\F\ et de la loge « Héraldica » de la Loge Nationale Française, il se qualifie lui-même d’amateur qui cherche à mieux comprendre les origines de notre Ordre, souvent par des chemins de traverse .
il va vous faire part de ses recherches sur l’histoire de « La bulle du Chapitre d’Arras, de la copie à l’original. »
 
Alain DE KEGHEL, Diplomate, T\P\S\G\C du Suprême Conseil du Grand Collège du R\E\A\A\ - G\O\D\F\
 vous propose de conclure ce colloque par une note d’espoir sur l’avenir.
 
                                                               ***
 
  Il nous reste à vous donner la parole pour poser des questions à nos intervenants …
 
(Questions de la salle.)
 
Je remercie les Membres des Chapitres d’Arras et de Lille qui ont organisé ce colloque et qui vous invitent à un pot de l’amitié.
ALLOCUTION D’OUVERTURE
DU COLLOQUE DU BICENTENAIRE
D’ARRAS – LILLE le 18 septembre 2004
 
 

Je souhaite en quelques mots, avant de laisser la parole au T\P\S\G\C\ et aux historiens dont la présence est plus que légitime dans le cadre d’une commémoration historique, témoigner de ce que le R\E\A\A\ peut apporter en 2004 à un maçon membre du G\O\, appartenant par ailleurs dans la grande majorité des cas à un atelier symbolique travaillant au rite français, de culture « laïque » et faisant de la raison le fondement de son activité intellectuelle.

J’aurais pu me contenter de renvoyer à une bibliographie sommaire  « Le R\E\A\A\ des hauts grades » Donzac-Piovesan, « Deux siècles… » EDIMAF, travail collectif riche par sa documentation et le qualité de la réflexion philosophique qui y est menée), mais nous le savons, en loge, l’initiation, c’est d’abord un vécu, un échange et une expérience personnelle.

Pour revenir à mon propos initial, c’est en fait de la modernité et de l’actualité du R\E\A\A\, 200 ans après, que je voudrais vous entretenir. 

Nous le savons, d’une façon générale, les loges accueillent des profanes en recherche certes…mais en recherche de quoi ?...à les lire ou à les en croire, de référents, de références, en quête de restructuration personnelle, de cohérence. La raison? Les insatisfactions du quotidien, les frustrations professionnelles, affectives et autres, mais, d’une façon plus générale et plus profonde, la remise en cause, tout au moins apparente, des idéologies, des certitudes (penser au mythe du progrès dans lequel nombre d’entre nous ont été  formés et élevés, cette foi dans l’évidence lumineuse des connaissances scientifiques annonçant et permettant le bonheur des lendemains qui chantent, dans les droits de l’homme devant garantir l’édification d’une société radieuse et démocratique, libérale et sociale). Mais le 20° siècle n’a pas été à l’image exacte de nos rêves, alimentés souvent par une sorte de vision messianique naïve de l’histoire. 

Dans cette tentative pour donner un sens à la vie (individuelle ou collective), tentative menée par chacun, mais par des voies multiples et souvent contradictoires (puisqu’on a vu des sectes constituer un recours possible pour des scientifiques eux-mêmes), l’écossisme représente une voie, où le M\pourra se doter de moyens d’action ou d’outils de réflexion qui ne constituent pas une rupture avec sa culture d’origine tant maçonnique que profane.

D’une façon générale, et dans un premier temps, ce que l’on peut retenir de l’ensemble du parcours des hauts grades, c’est une forme de sérénité, autorisée par l’adhésion plus ou moins consciente à une pratique néo-stoïcienne de la vie : savoir distinguer l’essentiel de l’accessoire

ou du contingent. Il ne s’agit pas de faire sienne la vision stoïcienne du monde des philosophes de l’antiquité, on se gardera en effet de prôner « l’abstention » [« supporte et abstiens-toi »], contraire au demeurant à l’enseignement des hauts grades, si tant est qu’il y ait un enseignement, mais seulement de recourir à une technique, celle de l’ascèse, qui libère, pour un temps, la pensée de toute entrave. On ne trouvera ici rien de contraire aux attentes de la raison, il ne s’agit que de créer les conditions favorables à une activité sereine de l’esprit. 

Si l’on s’engage dans le parcours du R \E\A\A\ au sortir d’ateliers symboliques travaillant au Rite Français, comment se fera le passage ? Y a-t-il rupture ? Dans un premier temps, dans un environnement symbolique familier, on ne fera rien d’autre que reprendre le mythe d’Hiram : après la découverte du cadavre du M\ Hiram, l’acacia apparaît comme une nouvelle floraison porteuse d’espérance, c’est le refus du deuil, ce deuil qui n’est au demeurant qu’apparent et au-delà duquel, derrière la parole perdue, s’engage un nouveau cheminement vers la  lumière.

Pour décrire ce même cheminement en s’en tenant à l’essentiel, on ne retiendra ici que 3  étapes : c’est  à travers une approche de  3 degrés, du 4° au 30°, en passant par le 18°, que  l’on s’efforcera d’identifier en quoi le R\E\A\A\ peut répondre aux attentes d’un maçon du G\O\ correspondant au profil évoqué plus haut.

Au 4° grade, c’est l’étude de la notion de devoir, de l’humilité nécessaire à tout M\. Celui-ci pratique l’ascèse, s’y oblige, ascèse au sens grec du terme (askéomai : je m’arrache…aux passions, aux deuils, à la souffrance pour élever mon esprit vers l’essentiel). C’est le devoir d’avancer, d’aller au-delà des certitudes apparentes dans la quête de l’authenticité ; il ne peut pas y avoir de sommeil dogmatique de l’esprit, on ne peut pas s’arrêter à un savoir, s’en tenir à lui. Il n’existe pas au 4° grade d’enseignement, c'est-à-dire de savoir clos, achevé, contraire à l’esprit de l’écossisme, il y a seulement l’invitation à l’acquisition d’une méthode où le refus des savoirs « formatés », les exigences spirituelles sont le garde-fou de la réflexion sur soi et le monde : c’est une méthode qui n’est pas séparable au demeurant de la démarche scientifique et de la démarche philosophique qui l’accompagnent, qui ne peut pas non plus ne pas s’appuyer sur les sciences humaines et sociales (anthropologie, sociologie, psychologie,ethnologie,histoire des sciences et des religions ) et cela dans la diversité des cultures profanes et maçonniques,  des approches, autrement dit dans un environnement d’esprit identique à celui qui anime les ateliers bleus du G\O\, celui du libre examen et de la laïcité, donc du respect des différences (nous avons prêté un serment de défense des institutions laïques lors de notre initiation). Par delà les différences de sensibilité, s’affirme l’unité d’une méthode de travail et de réflexion fondée sur cet esprit laïque au nom duquel l’invocation du G\A\D\L\U\ (ailleurs de règle) n’est ni proscrite ni obligatoire (ad libitum). La première exigence spirituelle, c’est donc la liberté des choix, mais flanquée d’une obligation, celle de les approfondir.

Au 18°,  l’amour constituera la thématique centrale de la réflexion. Dépouillé symboliquement du « vieil homme », nu dans sa vérité, le M\réapprend le geste fraternel de la main tendue, du geste vers l’autre. C’est l’amour de la vérité et de l’humanité. La rose est le symbole du grade. Son rouge solaire, lumineux colore la vie quotidienne. Après l’épine du devoir, aiguillon de la pensée, c’est le rouge des pétales veloutés, l’élément affectif qui rend la vie …vivable et donne au cœur la place qui lui revient aux côtés de la raison, avec la condamnation de l’exclusion, du racisme,  de la haine , en d’autres termes « ce qui sépare ».

Au 30° grade (chevalier Kadosh), après le devoir, après l’amour, le M\nanti de ces outils symboliques, de ce viatique que sont le sens de la relativité (qui ne va pour autant jusqu’à faire du relativisme le socle de la pensée maçonnique, on n’en est plus dire en effet, à l’instar des sophistes du V° siècle av JC, « il n’y a de vérité que vérité d’opinion »!), l’ouverture aux autres, la mansuétude, la bienveillance, se voit au final chargé d’une mission vitale : assurer la protection de cet espace bâti sur la rigueur morale et l’amour. Il lui faut être un veilleur vigilant à l’égard des abus, contre les pouvoirs oppresseurs, contre l’injustice. Il est invité à méditer sur le symbole de l’échelle de Jacob, qui est à chaque degré élévation spirituelle, purification spirituelle et nous conduit progressivement à faire de l’étoile de la loi morale notre guide jusqu’au devoir de rébellion dans la défense intransigeante des libertés.

Si l’on revient sur ces trois niveaux (4°, 18°, 30°), on n’y voit nulle part de dogme, de catéchisme, d’injonction, d’exclusion à l’égard d’un système philosophique, d’une idéologie, d’une morale, mais plutôt invite permanente, du devoir à la vigilance en passant par l’amour, à se faire, [ dans une approche symbolique articulée sur des récits légendaires ou des mythes, organisés dans une progression initiatique, qui puisent au vieux fond culturel judéo-chrétien (mais qui pourrait s’en étonner ?)], le défenseur intransigeant (« fais ce que dois, advienne que pourra ») de la liberté d’expression, d’opinion, et cela dans une association harmonieuse du cœur et de la raison. Tout au long de ce cheminement reviennent les leitmotiv de l’écoute fraternelle, du silence préalable au bon usage de la parole, de l’action prolongeant nécessairement le débat et la pensée (nous ne sommes pas des contemplatifs), une conscience aiguë de la valeur du temps (dans les hauts grades on a le temps, on ne fait pas carrière, on ne se bat pas pour le pouvoir [quel pouvoir ?], on sait que l’on est en état permanent de pro-jet en avant de soi-même, ce qui nous incite à ce regard nécessairement ironique sur les autres et nous-mêmes, nous savons en effet le caractère illusoire de la « connaissance de soi »), la nécessité du travail (tout passage de grade est marqué par un  travail), le sens aigu de la disponibilité (on n’attend rien, on ne demande rien). On peut parler, sans craindre le choc des mots, d’une véritable spiritualité laïque où peuvent se retrouver le croyant, l’athée, l’agnostique  et qui puisse nous aider à donner du sens tant à notre action qu’à notre vie. Dans ce parcours, nous sommes tout à la fois compositeurs, interprètes de l’œuvre ainsi qu’acteurs et spectateurs de l’action.

Rien en tout cas qui soit de l’ordre d’une rupture avec les exigences de la raison et le libre examen : le M\issu des ateliers bleus du R\F\ trouvera dans le parcours écossais, sans contrainte, mais non sans effort de rigueur, un équilibre permanent entre satisfaction des besoins affectifs et exigence de cohérence rationnelle.

Si l’on doit reconnaître des M\M\comme membres des ateliers des hauts grades du R\E\A\A\,  « c’est à la rectitude de leur pensée et à la noblesse de leurs actions », selon les termes du rituel, plutôt qu’à des considérations aussi inutilement polémiques que déplacées sur les mérites comparés des différents parcours initiatiques. C’est à ce prix qu’on pourra espérer à la fois bâtir son temple intérieur et, à plus long terme, le temple d’une  « humanité meilleure et plus éclairée ».

 

 
Les destins de l’Ecossisme au 18ème siècle
 
par Roger Dachez
 
 
Célébrer un bicentenaire, comme n’importe quel autre anniversaire, est toujours une entreprise équivoque. Que célèbre-t-on au juste ? La création d’une structure, l’acte légal qui en a scellé la naissance, ou l’aboutissement d’un projet mûri de longue date ?
 
Toutes ces question s’appliquent, sans réserve, à la naissance du Rite Ecossais Ancien et Accepté. (R\E\A\A\) Elle en suscitent surtout une autre que nous voudrions examiner ici : à quelle logique - si le terme est approprié -, à quel besoin, à quelle nécessité même, a pu répondre la mise en place non seulement d’un Suprême Conseil, mais d’un Rite nouveau ? En quoi était-il vraiment nouveau, du reste ?
 
Délaissant pour une fois la vision purement événementielle, c’est sur cet aspect des origines du R\E\A\A\ que nous souhaitons proposer quelques réflexions nourries de l’histoire.
 
  L’Écossisme : une impossible définition.
 
On a souvent souligné à quel point les termes « écossais », « écossisme », sont ambigus lorsqu’on les envisage dans leurs premières attestations, soit dès la fin des années 1730 au moins pour le premier d’entre eux. Il ne nous appartient pas ici de nous pencher à nouveau, après bien d’autres, sur les raisons possibles d’une telle dénomination affectée aux plus anciens « hauts grades », mais nous devons rappeler à quel point le mot est polysémique, tout au long du 18ème siècle, et combien il serait risqué, en s’en servant, de prétendre établir des filiations légitimes et sûres et de dévoiler des origines historiques certaines aux « Rites écossais », apparus cinquante ans plus tard.
 
Les plus anciens grades « postérieurs » sinon supérieurs au grade de maître, furent presque d’emblée qualifiés de « grades écossais ». On le sait en Angleterre, dès les années 1730, où font leur apparition d’énigmatiques Scots Masters dont la nature exacte n’est pas encore déterminée, mais qui paraissent bien les ancêtres incontestables des « Maîtres écossais » qui se répandront sur la Continent quelques années plus tard.
 
En fait cette dénomination porte en elle, dès son origine, une redoutable ambiguïté.
 
La première concerne le lien avec l’Écosse. Lien mythique, symbolique à l’évidence, et la légende a fait long feu depuis longtemps qui voyait en Écosse des hauts grades constitués dès le 17ème siècle, même si parfois encore, ici où là, de regrettables fables, non dépourvues d’arrière-pensées, sont encore colportées sans aucun fondement documentaire, cela va sans dire.
 
La seconde ambiguïté est en fait liée à la première : si on a choisi la référence à l’Ecosse c’est sans doute pour donner à ces nouveaux grades une dignité particulière, évoquant les sources écossaises, légendaires et en partie historiques, de la tradition maçonnique tout entière. Or nous touchons ici à un ressort essentiel, nous semble-t-il, de cette prodigieuse aventure des hauts grades.
 
On a depuis longtemps établi de façon assez convaincante que les hauts grades eurent un prototype - le premier d’entre eux, à vrai dire - à savoir le grade de maître. L’histoire de sa genèse demeure encore nimbée de mystère, mais on en sait aujourd’hui suffisamment pour proposer avec une certaine vraisemblance que l’institution de ce « nouveau » grade fut inspirée par la volonté de créer une « plus haute » maçonnerie, une sorte d’aristocratie du Métier (en anglais, la maçonnerie se nomme Craft). Cette intention fondatrice des hauts grades mérite qu’on s’y arrête un instant, car elle éclaire d’un jour singulier le développement ultérieur des grades « écossais. »
 
La cristallisation finale de l’institution maçonnique sous sa forme obédientielle s’est accomplie en Angleterre, chacun le sait, dans les années 1717-1720. Or, on a créé la « Première Grande Loge » sans que les protagonistes de la fameuse réunion du 21 juin 1717, à L’Oie et le gril, en ait eu le moins du monde conscience, on peut en être certain.
 
Un fait encore imparfaitement élucidé s’est produit en quelque deux ou trois années : à l’assemblée de petits boutiquiers, de petits artisans, de gens modestes que réunissait essentiellement une intention corporative de soutien mutuel et d’assistance fraternelle, s’est substituée une structure aux visées hégémoniques bientôt dirigée par les personnages les plus considérables et les plus en vue dans le pays. De Anthony Sayer en 1717, grand maître si peu fortuné que des années plus tard il demandera un secours financier à la Grande Loge pour subvenir à ses besoins, on était passé en 1721 à un grand maître dénommé lord Montagu, sans doute l’homme le plus riche du Royaume Uni ! Cette dernière expression doit précisément être soulignée car depuis 1707, en vertu de l’Acte d’Union, l’Écosse et l’Angleterre, traditionnellement ennemies et que tout séparait - la langue, la dynastie, la religion – ne formaient plus qu’un seul et même royaume, officiellement uni sous une seule et même couronne.
 
On sait peu de chose des pratiques et des usages des loges maçonniques anglaises dans la période précédant la formation de la Grande Loge de Londres et préludant surtout à la rédaction de cet instrument politique de normalisation de la jeune maçonnerie que furent les Constitutions de 1723, mais il demeure certain qu’entre 1719 et 1723 des choix majeurs ont été faits en matière d’organisation et surtout de rituel. Un homme se trouve au centre de ce travail : le Révérend James Anderson. Or, faut-il rappeler que ce pasteur, dirigeant à Londres une congrégation de presbytériens dissidents, était de souche écossaise et que son père, Robert Anderson, avait été membre bien des années plus tôt de l’antique loge d’Aberdeen ? En somme, c’est un fils de vieille Écosse qui avait été chargé de dessiner les contours de la « nouvelle » maçonnerie anglaise : tout un symbole, on en conviendra.
 
Un clé aussi, peut-être. Pourquoi la qualification « d’écossais » aurait-elle joui d’une faveur particulière chez les ennemis anglais ? Les fils d’Albion avaient accoutumé, depuis des siècles, de mépriser à la fois leurs farouches voisins d’au-delà de la Northern Border et les « purs Celtes » de la pauvre et malheureuse Irlande. D’où aurait bien pu venir cette valeur laudative soudainement attribuée à une mythique origine écossaise ? A force de détacher l’histoire de la maçonnerie de l’histoire générale, comme on l’a trop souvent fait au nom d’une « spécificité » que rien ne fonde, on a parfois oublié des évidences majeures.
 
L’histoire nous montre du reste, que loin de détenir le leadership dans la construction d’un nouveau monde maçonnique, l’Écosse fut plutôt suiviste - de gré ou de force -, tirant les conséquences en maçonnerie de sa sujétion dans l’ordre politique : lorsqu’une Grande Loge d’Écosse est fondée en 1736, c’est par pure imitation du modèle anglais. Le mot « écossais » avait échappé à l’Écosse pour devenir, en quelque sorte, une épithète maçonnique forgée en Angleterre pour désigner une maçonnerie d’élite. Bientôt, le même mot allait franchir la Manche et connaître en France un destin sans égal. On ne s’en étonnera guère, ce fut un Écossais, là encore, qui fit le lien. Et quel  Écossais !  Presque un mythe à lui tout seul : André Michel de Ramsay.
 
Ramsay fut une sorte de météore de l’histoire maçonnique : reçu franc-maçon à Londres dans la loge Horn - celle qui initiera aussi Montesquieu -, il abandonna toute activité maçonnique en 1737 sur ordre de son protecteur, le cardinal de Fleury. Entre-temps il avait produit un texte véritablement fondateur : le fameux Discours qui, jusqu’à la fin du siècle, fut cent fois reproduit et mille fois prononcé dans les loges comme l’expression même du programme intellectuel la maçonnerie française.
 
On a souvent analysé le contenu du Discours, et notre propos n’est pas d’y revenir ici. Soulignons seulement qu’il attribue à la maçonnerie un illustre passé écossais (Jacques, Lors Steward d’Écosse fut Grand Maître d’une Loge établie à Kilwinning dans l’ouest de l’Écosse en l’an1286) et qu’il lui assigne un projet à la fois humaniste (rechercher tout ce qui peut contribuer à l’ordre, à la paix et à l’union de la société) et culturel (on réunira les lumières de toutes les nations dans un seul ouvrage qui sera comme un magasin général et une bibliothèque universelle de ce qu’il y a de beau, de grand, de lumineux, de solide et d’utile dans toutes les sciences naturelles et dans tous les arts nobles.)
 
Abordant la fondation légendaire de l’Ordre en Terre sainte, lors des Croisades - on est ici très loin des bâtisseurs de cathédrales, des Rose-Croix et même des Templiers -, il est surtout le premier à évoquer les glorieux ancêtres de la maçonnerie « tenant une truelle d'une main et de l'autre une épée. » Sur ce seul fondement, apparemment, on a longtemps fait de Ramsay le créateur des hauts grades. Cette fable ne repose évidemment sur rien et toute la documentation dément une thèse aussi simpliste. On ne peut toutefois négliger le fait que la plus ancienne attestation d’une légende joignant « la truelle et l’épée », thème emprunté à la Bible et qui devait former la trame essentielle du grade de Chevalier de l’Orient ou de l’Épée, quelques années plus tard, se trouve précisément dans le récit du fameux Écossais.
 
En fallait-il beaucoup plus pour que les hauts grades, dont celui de Chevalier de l’Orient sera le nec plus ultra pendant une quinzaine d’années, fussent définitivement qualifiés de « grades écossais » ? Probablement pas.
 
Le mystère n’est donc pas nécessairement si impénétrable et son élucidation permet de préciser encore l’intentionnalité de cette dénomination : la maçonnerie « écossaise » est avant tout, dès son apparition,  une maçonnerie supérieure ; elle est surtout une maçonnerie désireuse d’approfondir les perspectives de l’Ordre dans le domaine intellectuel comme dans le domaine social ; une maçonnerie destinée, enfin, à régénérer l’Ordre perpétuellement en péril et constamment menacé de dégénérescence et d’appauvrissement, thème récurrent, évoqué en permanence dès le début des années 1740 dans tous les textes imprimés, divulgations, apologies ou pamphlets maçonniques.
 
On comprend ainsi sans peine qu’en 1745, dans L’Ordre des francs-maçons trahi et leur secret révélé, on puisse lire cette mention fugitive mais très révélatrice :
« Je n’ignore pas qu’il court un bruit vague parmi les Francs-maçons, touchant un certain ordre qu’ils appellent les Écossais, supérieur, à ce qu’on prétend, aux Francs-maçons ordinaires et qui ont leur secret à part.»
 
Quelques mois plus tôt, en décembre 1743, le comte de Clermont avait été élu Grand Maître, et on lui prêtait l’intention « de tout rétablir sur l’ancien pied. » Dès lors, on découvre sans surprise que le plus ancien système connu de hauts grades fut mis en oeuvre dès les années 1740 dans la loge personnelle de Louis de Clermont et que ce Grand Maître, apparemment peu soucieux de surveiller ses loges bleues, consacra en revanche tous ses soins à répandre avec prudence les plus hauts grades, dont celui de la « grande croix rouge », grade suprême qu’il recommandait encore au marquis de Gages, en 1763, de n’attribuer qu’à des frères choisis et éprouvés.
 
Tous les « systèmes écossais » hériteront de cet état d’esprit. Car « l’écossisme » est une appellation générique sans signification immédiate : il y eut, au cours du 18ème  siècle, plusieurs écossismes, souvent fort différents et volontiers rivaux. L’histoire du dernier d’entre eux, le R\E\A\A\, s’éclaire de cette diversité et de ces conflits.
 
  Les écossismes à la fin du 18ème siècle.
 
La complexité du sujet se redouble du fait que l’écossisme n’a pas constamment désigné, au 18ème siècle, un système de hauts grades. Il a aussi qualifié, dans le dernier tiers du siècle, certaines loges, de Marseille à Avignon et Paris, dites « écossaises » bien que pratiquant un rituel des trois premiers degré de type Modern, c’est-à-dire conforme pour l’essentiel aux schémas de ce que l’on nommera un peu plus tard le Rite… français !
 
Ce dernier label est en effet d’apparition tardive et ne se définit nullement en opposition au label « écossais ». Les hauts grades qui forment ce qu’on codifiera sous le nom de Rite français en fixant seulement un usage assez général au milieu des années 1780, sont bel et bien des grades écossais, tout à fait classiques et reconnus comme tels par les auteurs de cette remise en ordre eux-mêmes, qui conserveront d’ailleurs cet adjectif dans le deuxième Ordre dit de Grand Elu Ecossais. Presque tous les frères, au 18ème  siècle, ont connu une maçonnerie symbolique de style Modern, c’est-à-dire respectant les cadres symboliques fondamentaux du Rite français, tout en pratiquant largement au-delà des loges bleues les grades écossais…
 
Presque tous, disions-nous, car il a existé quelques exceptions à cette règle. Les loges de la filière écossaise de Marseille en premier lieu, mentionnées plus haut, dont l’originalité la plus remarquable - et pratiquement la seule sur le plan rituel - était la disposition dite plus tard « écossaise » des colonnes, à savoir : sud-ouest, nord-ouest et sud-est. Il faut aussi évoquer le Rite écossais rectifié, établi en France à partir de 1773, qui se caractérisera lui aussi par une disposition écossaise des colonnes, alors que tous les autres marqueurs de la tradition « modern » étaient présents : la place des Surveillants et l’ordre des mots des deux premiers grades pour ne citer que les plus importants.
 
Ces divers milieux maçonniques étaient, si l’on peut ainsi l’exprimer, deux fois écossais : d’abord - et avant tout parce qu’ils cultivaient les hauts grades, ensuite parce qu’ils voulaient se singulariser par rapport aux autres loges et revendiquaient à leur tour une ascendance plus noble - écossaise et probablement fallacieuse à Marseille, allemande et bien réelle mais elle-même fondée sur une supercherie pour les maçons rectifiés. Par-dessus tout ils se réclamaient, les uns et les autres, d’une conception plus élevée, épurée et renouvelée de la maçonnerie, souhaitant  expurger la maçonnerie de quelques une de ses impuretés, redresser quelques uns de ses dévoiements et, pour reprendre l’appellation si suggestive de l’un de ces rites, « rectifier » l’Ordre maçonnique tout entier. C’est là, on le voit, une constante sémantique remarquable du mot « écossais » en maçonnerie, à travers des situations historiques pourtant très diverses.
 
La loge écossais du Contrat Social, à Paris, s’apparente à ce mouvement, et son opposition relative au processus enclenché par la formation du Grand Orient de France ne doit pas nécessairement s’interpréter comme un conflit idéologique, ce qui n’avait guère de sens à cette époque. Lors de la fondation du Grand Orient, par exemple, ce sont des frères tout à fait étrangers à cette filière qui pour beaucoup d’entre eux, à Paris, ont refusé d’accepter la transformation de l’ancienne Grande Loge de France au seul motif - peu glorieux, convenons-en - que leur privilège de maîtres de la loge ad vitam allait être aboli !
 
Nombre de conflits maçonnique au 18ème siècle ont été avant tout fondés sur des querelles de personnes et des questions de préséance, que dissimulaient mal de prétendues divergences doctrinales. L’historien du futur nous dira, le temps venu, si de telles faiblesses ont disparu de la maçonnerie contemporaine.
 
Du Rite Ancien Accepté au Rite Écossais Ancien et Accepté
 
Si l’on conserve à l’esprit ces antécédents historiques et les significations revêtues par la qualification « écossaise » tout au long du 18ème siècle, l’apparition en France du R\E\A\A\ s’éclaire d’un jour un peu différent. Son surgissement dans le paysage maçonnique français au début du 19ème siècle semble surtout bien moins « dramatique » et sa nouveauté moins radicale qu’on ne l’a dit parfois.
 
Notre propos, soulignons-le à nouveau, n’est pas de refaire ici l’histoire détaillée de l’établissement du Suprême Conseil de France, mais d’approcher la nature du phénomène que représenta cette fondation. Or, on ne peut ignorer que le système venait des Amériques, mais qu’il s’agissait pour ses adeptes avant toute chose d’un système de hauts grades dont presque tous, à l’exception  de quelques-uns uns dans les échelons les plus élevés, étaient d’origine française, connus et pratiqués sans interruption pour beaucoup d’entre eux depuis plus cinquante ans ! La nouveauté ne résidait nullement dans ces grades eux-mêmes, ni dans leur formule particulière, elle-même sujette en France à d’innombrables variations : une de ces expressions de la tradition luxuriante des hauts grades était simplement de retour dans sa patrie.
 
La difficulté à laquelle devait inévitablement s’affronter le nouveau Suprême Conseil était donc exclusivement d’ordre politique, comme cela avait été la cas à maintes reprises depuis la fin des années 1750 en France entre les multiples organismes qui, successivement ou simultanément, avaient prétendu au moins à l’autonomie, mais trop souvent à l’hégémonie. Ici, l’alliance immédiatement opérée avec la loge Saint Alexandre d’Écosse, réveillant opportunément sous ce nom le Contrat Social, - la loge mère de Grasse-Tilly - pour établir sur cette base bien faible une Grande Loge générale écossaise, apparaît comme un procédé classique traduisant une volonté évidente : vivre dans l’indépendance et s’imposer comme une puissance maçonnique souveraine. On peut aussi y déceler les raisons probables et, nous semble-t-il, généralement peu soulignées, du souci manifesté par les membres du R\E\A\A\ - c’est-à-dire d’un système de hauts grades parmi d’autres, répétons-le avec insistance - de se soustraire à l’autorité du Grand Orient de France. Là encore, la préoccupation « idéologique » n’eut vraisemblablement aucune part : les motifs de cette exigence étaient en fait culturels.
 
Grasse-Tilly et ses compagnons étaient des Français, véhiculant des grades de tradition française pour l’essentiel, mais ils avaient passé de longues années dans un contexte britannique, pratiquant une maçonnerie : la maçonnerie « Ancienne et Acceptée » dont l’esprit et surtout les règles de fonctionnement différaient en plusieurs points de ceux de la maçonnerie française. Un des points majeurs portait précisément sur les relations entre les Grande Loges gouvernant les grades bleus et les structures régissant les hauts grades.
 
Sur ce sujet, la maçonnerie anglaise, qui s’apprêtait au début du 19ème siècle à établir définitivement l’Union de ses Grands Loges rivales - les Antients et les Moderns - avait posé un principe d’une importance considérable à ses yeux : les Grandes Loges ne devaient en aucune manière régir des grades supérieurs au grade de maître, et ces mêmes Grandes Loges ne devaient jamais être inféodées à une puissance maçonnique de hauts grades, ni directement ni indirectement. Cette question avait même été l’un des enjeux les plus lourds de la querelle des Antients et des Moderns. Il s’agissait de l’Arc Royal, considéré par les premiers comme « le cœur et la moelle de la franc-maçonnerie », tandis que les seconds prétendaient l’ignorer, n’y voyant qu’un haut grade parmi les autres, par nature étranger au Métier - Craft, c’est-à-dire la maçonnerie symboliques des trois premiers grades. Lorsqu’en 1813 la Grande Loge Unie d’Angleterre sera enfin constituée, dans un inoubliable exercice de rhétorique anglaise, les Articles de l’Union stipuleront que :
« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et trois seulement, à savoir ceux d’apprenti entré, de compagnon du métier et de maître maçon, y compris l’Arc Royal. »
 
Comprenne qui voudra…
 
Il reste que les fondateurs «américano-français » du R\E\A\A\ en France étaient pénétrés de cette culture et de cette vision anglo-saxonne de l’édifice maçonnique. Dans les loges bleues, ils avaient appris à pratiquer la « maçonnerie ancienne et acceptée » - nom qu’il donneront d’abord à leur Rite, mais leurs grades écossais ne pouvaient vivre, selon eux, qu’en dehors de ce premier champ maçonnique. Or, la tradition constante de la maçonnerie française était presque l’inverse. De tous temps, depuis Louis de Clermont en tout cas, le grand maître était le chef de tous les grades, et la Grande Loge dirigeait, en dernier ressort, toutes les loges et tous les chapitres, fût-ce par l’intermédiaire de corps spécialisés qu’elle contrôlait en fait. On a ainsi depuis longtemps définitivement établi que la fameuse patente de Morin, délivrée par… l’est en fait par la…
 
La revendication du Grand Orient d’être le corps gouvernant les hauts grades, comme on le vit dans les années 1780 lors la fixation des quatre ordres du Rite français, était dans le droit fil de cet usage invariable. Le Grand Chapitre général, constitué en marge du Grand Orient, ne pouvait y demeurer et, pour achever son travail, il dut reconnaître son incorporation au Grand Orient.
 
Le R\E\A\A\ présentait un contenu en grande partie identique. Seule sa conception des relations administratives maçonniques différait. Le conflit était donc quasiment inévitable, presque mécaniquement programmé, malgré le Concordat imposé en 1804 par l’Empereur, et peut-être à cause de lui.
 
Lorsque le Rite devint, par alliance avec les Écossais de l’Ancien Régime, le Rite « Écossais » Ancien et Accepté, il ne pouvait que revendiquer son indépendance.
 
Mais l’histoire est curieuse et ses retournements parfois singuliers. Du fait du conflit avec le Grand Orient, une partie des troupes du R\E\A\A\ ne rejoignit pas le centre historique de la maçonnerie en France et se constitua, comme Suprême Conseil indépendant, en puissance maçonnique autonome… revendiquant une autorité sur les loges bleues. En France les fondateurs avaient ainsi abouti à un système maçonnique qui tournait le dos à l’un des principes les plus solides de la tradition maçonnique anglaise !
 
Le Grand Orient eut aussi, jusqu’à nos jours son système écossais, mais intégré à ses structures conformément aux pratiques les plus anciennes de la maçonnerie française. Le Suprême Conseil indépendant, quant à lui, dut régir ses loges bleues pendant quelques décennies, jusqu’à leur révolte autour de 1890, provoquant finalement la formation de la Grande Loge de France, puissance souveraine des grades bleus… écossais ! Point d’idéologie, là encore : l’histoire maçonnique bégayait simplement.
 
Si l’écossisme est aujourd’hui divisé en France, ce n’est pas seulement pour des motifs, parfois peu substantiels, de divergence doctrinale entre les Obédiences : c’est simplement par récurrence historique des deux modèles anciens d’organisation des grades - le modèle français et le modèle anglais.
 
Une fois encore, la connaissance de l’histoire est un moyen sûr pour relativiser les querelles en en désignant les sources réelles. Ne pourrait-elle, à ce titre, être à son tour source d’apaisement ?
 
 
eau    forte