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RAMSAY


EST-IL UN SIMPLE AVENTURIER RELIGIEUX  ?

 

Conférence présentée par le T... Ill... F... Daniel LIGOU, 33e

(250e anniversaire du discours de RAMSAY non prononcé le 24 mars 1737)

 

Actuellement, pour l'historien du XVIIIe siècle, et plus particulièrement, pour le spécialiste de l'histoire maçonnique, le chevalier de Ramsay (Ayr en Écosse, 1686 - Paris, 1743) est, avant tout, l'homme d'un « discours » resté célèbre qui est souvent considéré comme un des textes « symboliques » de la Maçonnerie et qui figure, à ce titre, dans toutes les bonnes Histoires de l'Ordre en France. Pour les gens des Lumières, il était avant tout, l'homme de Fénelon, le gardien de la flamme « cambraisienne » jusque fort avant dans le siècle et, en quelque sorte, l'héritier spirituel de l'archevêque, même si nous savons aujourd'hui que le portrait qu'il en a dressé est, au moins partiellement, faux.

Rappelons, sans trop insister, les épisodes essentiels de la vie de Ramsay.

Né à Ayr (Écosse) en 1686, fils d'un boulanger calviniste et d'une mère anglicane, il fit des études de théologie à Glasgow et Édimbourg, mais n'obtint que le diplôme de « maître es arts ». En 1709, il rejoint l'armée de Malborough en Flandre et commence une carrière de précepteur d'enfants de grandes familles qui le mettra successivement en relations avec les Wemyss (1709), Sassenage (1716-23), Stuart (le prétendant, Rome 1724), Château-Thierry (?-1730), Bouillon (1730).

Mais l'épisode le plus important de sa vie est, de 1709 à 1715, sa rencontre avec Fénelon et l'influence qu'il exerça sur lui. Qu'il l'ait converti au catholicisme n'a rien d'étonnant si on songe aux pérégrinations religieuses de Ramsay, successivement calviniste, quaker et anabaptiste et surtout, nous dit-il, souverainement hostile à la doctrine presbytérienne de la prédestination. D'autre part, franchement « stuardiste » comme beaucoup d'Ecossais, et décidé à vivre en France, Ramsay avait tout intérêt à se rallier à la confession dominante.

Il n'est pas lieu ici de développer le problème du quiétisme, de ses tenants et de ses aboutissants. Ramsay a été convaincu, preuve en est de son séjour à Blois de 1715 à 1717, chez Madame Guyon. En 1723, il est fait chevalier de Saint-Lazare par Philippe d'Orléans, régent du Royaume, ce qui lui permet de se faire traiter de « chevalier », puis il se titre (peut-être sans raison) de « chevalier baronet d'Écosse », puis « chevalier baron » ou « chevalier banneret ». Il peut épouser en 1735, une aristocrate anglaise jacobite et catholique, Marie de Nairn (ou Nairne) dont il aura deux filles.

Aux yeux de l'opinion du petit monde des lettrés, Ramsay est avant tout le disciple de Fénelon et son exécuteur testamentaire. A. Cherel dans sa grosse thèse de 1917, Fénelon au dix-huitième siècle en France, met bien en évidence que ce sont les ouvrages du chevalier et particulièrement son Histoire de la vie de Fénelon (1723), mais aussi ses éditions des Dialogues des Morts, des Dialogues sur l'Éloquence. Lettres sur divers sujets, des oeuvres philosophiques (1718), du Discours sur la poésie épique et de l'excellence du poème de Télémaque (1717) qui l'ont fait connaître au grand public.

La même année 1717, Ramsay avait commencé son oeuvre d'apologiste du prélat par une préface à une édition du Télémaque, rééditée encore en 1734, puis, en 1719, un Essai de politique, devenu l'année suivante un Essai philosophique selon les principes de feu M. François de Salignac de Lamothe Fénelon, archevêque-duc de Cambrai. Ces publications eurent un grand succès puisque l'Histoire fut réédité en 1725 et en 1727.

Tous ces ouvrages ne méritent guère de passer à la postérité, sinon par le fait que Ramsay reconstitue un Fénelon à sa manière. Le caractère mystique de la théologie du prélat est encore accentué et son quiétisme bien mis en évidence, ce qui est évidemment le résultat des relations étroites qu'eut, à une époque, Ramsay avec Madame Guyon. Le Fénelon de l'Histoire est incontestablement hérétique et le témoignage de Ramsay montre que le catholicisme de l'Écossais n'était guère solide et que son orthodoxie était quelque peu vacillante. Même observation à propos de la tolérance : dans l'Histoire, comme dans l'Essai philosophique, Ramsay fausse complètement la pensée fénelonienne et en fait l'apôtre de la tolérance, notamment lors des fameuses « missions »saintongeaises. Cette légende du Fénelon libéral durera jusqu'au milieu du XIXe siècle et jusqu'aux publications d'O. Douen (de la Société de l'Histoire du Protestantisme français) qui montra, textes en mains, que le dit Fénelon avait encouragé aux mesures de force et notamment à la venue des dragons.

En 1727, la réputation de Ramsay comme « littérateur » est acquise par la publication du Voyage de Cyrus, « imitation assez naïve du Télémaque » selon Cherel, livre parfaitement soporifique à notre avis, mais expression d'un genre littéraire courant et populaire au XVIII e siècle parce qu'il permettait une critique sociale assez rude sous le masque de l'utopie. Ce qui ne l'empêche pas, en 1730, d'échouer dans une candidature à l'Académie Française. En 1735, il publie deux volumes d'une Vie de Turenne, qui reçoit du public le meilleur accueil. C'est le moment où il va intervenir dans l'histoire maçonnique.

Quand a-t-il été initié ? La seule date sûre est celle de 1730. D'après la revue anglaise Acta Quatuor Coronatorum, vol. XLVII (1934) ; p. 77 revue d'une qualité et d'un sérieux exceptionnel, cette initiation se serait faite le 13 mars 1730 à la Loge « Horn » de Westminster dont le duc de Windsor fut Vénérable. Le fait est indiscutable et indiscuté, mais pourrait ne pas tout expliquer. Surtout si, comme Cherel ou Pierre Chevallier, on voit dans le Cyrus des allusions maçonniques et si on tient compte d'une lettre de 1729, découverte par Mlle Weil qui parle de « nos sacrés mystères ». Mais, ici, nous sommes dans le plus parfait domaine de l'hypothèse. J. Brengues laisse le choix entre Blois, dans l'entourage de Mme Guyon - mais ce n'est que plus tard que le quiétisme « maçonnisera » et l'existence d'une Loge à Blois avant 1730 est plus que douteuse -' une Loge « gallicane » à Paris qui ne pourrait guère être que « Saint-Thomas n° 1 », repaire bien connu de jacobites et qui devait fournir à la Maçonnerie française naissante ses premiers Grands Maîtres, hypothèse tentante, mais, jusqu'à nouvel ordre gratuite, puisque nous ignorons la composition exacte de cet Atelier. On peut aussi penser au « Grand Orient de Bouillon », mais nous avons tendance à croire que l'existence de cette organisation est fortement fantaisiste. Quant à une Loge de Château-Thierry dont notre homme eut été le créateur, il n'en existe évidemment aucune trace.

On peut toutefois admettre, mais sans en apporter de preuve réelle, que, Ramsay ait pu être initié à la Loge « du Grand Maître » dès son retour de Rome en 1725-1726. Mais, si cette hypothèse est plausible, elle vient se heurter à l'initiation de 1730. Car, en Maçonnerie, on ne ré initie par un frère qui a déjà reçu la Lumière et, en 1730, les Frères londoniens affiliés à la Grande Loge de Londres connaissaient parfaitement l'existence des Loges dites « gallicanes » de Paris, même s'ils avaient tendance à se méfier, et de leur catholicisme et de leur stuardisme.

En fait, nous ne savons rien de son rôle maçonnique avant 1736-1737, c'est-à-dire au moment (27 décembre 1736) ou lord Derwentwater devait succéder à Mac Leane comme Grand Maître, encore que l'on soit en droit de se demander de qui il devenait Grand Maître (des Loges de Paris, de la Grande Loge de France ?). Pour le reste, on peut suivre la chronologie de P. Chevallier qui paraît à peu près sûre. D'après cet auteur, Ramsay aurait lu un « discours » le 26 décembre, dans une tenue de Loge particulière « à la Loge de Saint Jean » c'est-à-dire très certainement à la Loge dont Derwentwater était maître. C'est probablement le lendemain, à la tenue de Grande Loge, que Derwentwater fut élu Grand Maître, Mac Leane, nommé, passé Grand Maître et Ramsay, Orateur. C'est en cette qualité qu'il devait redonner lecture de son discours à la tenue de Grande Loge du 24 mars 1737 qui fut interdite d'ordre supérieur.

On connaît depuis longtemps les raisons pour lesquelles Fleury, qui protégeait et pensionnait Ramsay, a interdit la réunion et a peut-être privé la Fraternité de la haute protection officielle de Louis XV. Nous pensons personnellement que les motifs de politique extérieure ont été essentiels et que le pacifique et vieux cardinal craignait que l'activité des émigrés jacobites, sous couverture maçonnique, ne lui créât des difficultés avec Londres. D'ailleurs la profondeur du sentiment stuardiste chez certains de ces frères n'est peut-être pas tellement évidente. Ramsay lui-même n'a-t-il pas pu voyager très tranquillement en Angleterre de 1728-1730.

Il va sans dire que l'accusation de « double jeu » a souvent été portée, non sans apparence de raison, contre Ramsay. C'était l'opinion de l'occultiste Derté (dit Teder) et d'A. Mellor qui, de plus, le considère comme psychologiquement anormal, sinon demi-fou. Cherel insiste sur l'activité de Ramsay en Angleterre au cours des années 1728-1730 et sur les rapports qu'il eût avec l' « establishment » hanovrien puisqu'il devint membre de la « Gentlemen's Society », au moins à en croire Gould, et docteur honoraire en droit civil de l'Université d'Oxford, malgré l'opposition des jeunes maîtres qui lui reprochaient son catholicisme, mais un Dr King surmonta leur opposition en leur répondant que Ramsay était un disciple de Fénelon, ce qui prouve au moins la très grande popularité du prélat Outre Manche.

Il est bien sûr que, sans ressources bien précises, étranger ou parfois suspect, il n'était jamais totalement libre de ses actes. En 1728, il semble s'être plus ou moins réconcilié avec l'Angleterre hanovrienne, ce qui permet à P. Chevallier de hasarder qu'il a été « un instrument inconscient - il s'agit d'un métaphysicien plutôt fumeux ; ne l'oublions pas - de la politique de noyautage des émigrés britanniques sur le continent ». Mais, paradoxalement pour un stuardiste, il est l'homme de Fleury qui le pensionne. Ces hésitations expliquent les charges violentes de l'auteur de la Ramsaÿde, médiocre poème que l'on a attribué à tort à Voltaire qui en fait un chevalier d'industrie littéraire et un homme aux sincérités successives, surtout en matière religieuse, puisqu'on nous le montre successivement « quaker effréné », déiste et quiétiste « à charge de pension », flirtant avec le tombeau de « Saint Paris », tout autant qu'avec le Journal de Trévoux. Mathieu Marais, écrivant à son ami, le dijonnais président Bouhier, affirme en 1731 que l'Écossais est de « tous les partis, pour le Roi et pour la Ligue et que cela finira par lui valoir un siège académique » - chose qui, on le sait, ne s'est pas produite. A-t-il fait des rapports secrets à Fleury, probablement sur les milieux stuardistes ? Mellor l'affirme, mais n'en apporte pas de preuve, encore que la chose en soi ne soit nullement invraisemblable.

Mais arrivons en à la Maçonnerie. Nous savons que Ramsay a prononcé une première mouture de son discours à la tenue du 26 décembre 1736. On sait qu'il fut probablement désigné comme « Grand Orateur » par l'Assemblée Générale du lendemain qui nomma Derwentwater comme Grand Maître en remplacement de Mac Leane. La tenue suivante de Grande Loge devait se tenir le 24 mars 1737, mais fut interdite d'ordre supérieur, ce qui fait que notre homme souffrit toute sa vie d'un « discours rentré ». Mais il porte le poids de cette interdiction.

Les événements sont maintenant bien connus et leur interprétation ne souffre guère de difficultés. Il eut en effet l'idée de soumettre, le 20 mars, à son « patron » Fleury, son projet de discours, de lui demander l'autorisation de le prononcer et de le publier et il ajoute « daignez, Monseigneur, soutenir la société des Free-Masons dans les grandes vues qu'elles se proposent et V.E. rendra son nom bien plus glorieux par cette protection que Richelieu ne fit le sien par la formation de l'Académie Française ». On ne connaît malheureusement pas la réaction de Fleury, mais nous savons qu'elle fut négative. La réponse du cardinal ministre dût être prompte puisque Ramsay dans une lettre du 22, après avoir mentionné que « les assemblées de Free-Masons déplaisent à V.E. » lui demande un entretien, mais lui annonce que, quelle que soit la décision prise, il se soumettra.

Ainsi fit-il et nous ne rencontrerons plus jamais Ramsay dans les annales maçonniques à partir de 1737. Il a obtempéré pour conserver les bonnes grâces du Ministre. Mais le discours restait.

Les recherches les plus récentes témoignent de l'existence de deux versions du Discours, affirmation qui paraissait vraisemblable à Lantoine et que les recherches de P. Chevallier dans les papiers Bertin de Rocheret à Epernay ont rendu désormais indiscutable. Il convient donc de distinguer la version de 1736 dite « version d'Epernay » qui est demeurée manuscrite et la version non prononcée de 1737 qui est, en quelque sorte, devenue la version « officielle », celle que l'on trouve sur tous les bons livres d'histoire maçonnique - sur les autres aussi d'ailleurs I

La version d'Epernay était, sauf erreur de notre part, restée inédite jusqu'à P. Chevallier (Les ducs sous l'Acacia, p. 147 et sq.). Quant au texte « officiel », il a été plusieurs fois reproduit. Le plus ancien paraît être un recueil assez inexactement intitulé Lettres de M. de V avec plusieurs pièces de différents auteurs, in 120, La Haye 1738 (en fait imprimé à Rouen cette même année), dont il existe une seconde édition datée de 1744. Vient ensuite l'édition bien connue - et que Lantoine a utilisée en reproduisant la vignette - car Lantoine était un coquin sur les bords ! - intitulé l'Almanach des Cocus ou Amusements pour le beau sexe, 1741, 49 p. gravure intitulée « forges à cornes » et dite « des petits pies ». Dans les deux éditions (p. 40-70 de la première et p. 30 à 45 du second), le nom d'auteur est mentionné (« M. de Ramsay, Grand Orateur de l'Ordre » pour le premier et « M. de R... Grand Orateur de l'Ordre »). L'attribution ne fait donc aucun doute.

L'Histoire, Obligations et Statuts de la Très Vénérable Confraternité des Francs-Maçons tirés de leurs archives... se présente sous deux formes différentes la plus ancienne (1742) à Francfort, chez Varrenstrapp, en un volume, la seconde (1745), « à l'Orient, chez G. de l'Étoile » en deux. L'éditeur a ajouté aux documents contenus dans la première édition une Apologie de l'Ordre des Francs-Maçons et diverses pièces pas toujours dépourvues d'intérêt. La première édition qui fait généralement autorité comprend un « Historique » plus ou moins emprunté à Anderson, une « Histoire des Francs-Maçons romains, sous les Rois, les Consuls et sous les empereurs païens jusqu'à Constantin » qui est un joyeux tissu d'anachronismes et, sous le titre de « Discours préliminaire », une version de notre Discours,accompagné de la note suivante : « Il a été prononcé par le Grand Maître des Francs-Maçons dans la Grande Loge assemblée solennellement l'an de la F.M. 5740 ». Or, c'est en 1738, le 24 juin, que le duc d'Antin fut nommé Grand Maître de l'Ordre. Ce qui faisait dire à Amiable que le duc d'Antin était le véritable auteur du Discours, opinion qui n'est plus acceptée de nos jours, au moins depuis que nous connaissons les versions antérieures. Peut-être pourrions-nous penser que le Discours était devenu une pièce en quelque sorte rituelle, comme les Constitutions d'Anderson et qu'il était loisible aux dignitaires d'en donner ou d'en faire donner lecture. C'est peut-être ce qui se passa - mais il semble bien que ce fut un cas unique – en 1740.

Il existe d'autres versions. G. Martin a pu utiliser une Histoire et Statuts de la Société des Francs-Maçons, la manière de les recevoir avec leurs serments puisés dans les mémoires secrets du Grand Maître de France; le 14 juin 1743, Londres, chez Isaac Festetiz, ouvrage que Lantoine n'a pu retrouver. La page 51 réaffirma « Notre Très Vénérable Grand Maître dont la qualité surpasse encore la naissance veut qu'on ramène tout à sa première institution » qui prouve qu' « à l'époque on trouve naturel d'associer la qualité du discours à la qualité du Grand Maître ». Autres versions à la Bibliothèque de Lyon avec la mention « par M. de Ramsay, Grand Orateur de l'Ordre », à Toulouse, à Rouen avec la même mention dans un Recueil de différentes pièces... conservé dans le fond Montbret. Enfin, le Forestier affirme qu'il a existé une première impression sur feuille volante, mais l'existence de ce tirage n'a jamais pu être démontré. Il n'est pas exclu que Frère Léglise en trouve quelques autres versions au cours de son enquête sur les fonds maçonniques des bibliothèques municipales de France et de Navarre.

En fait, il n'y a que quelques nuances de détail entre les diverses versions de la seconde édition du Discours. Il n'est d'ailleurs pas exclu que certaines de ces additions soient étrangères à la volonté de Ramsay. Par exemple, la seconde version La Tierce (1744) insère des vers tirés de l'Apologie des Francs-Maçons par Procope, incontestablement postérieurs au printemps de 1737. Il en est de même d'une autre citation en vers concernant l'exclusion des femmes, tirés d'un poème Les Francs-Maçons. Songe, qui d'après P. Chevallier, est d'avril 1737. La conclusion du même auteur peut être retenue Le texte de Ramsay a dû, comme on le faisait alors, circuler manuscrit et recevoir de certains des additions et des remaniements. Quoiqu'il en soit, avec Lantoine et P. Chevallier, nous considérerons comme l'édition qui fait autorité celle de 1738, publiée dans les Lettres de M. de V. déjà mentionnées. C'est ce texte qu'il convient d'opposer au manuscrit d'Epernay.

La version définitive, note P. Chevallier, est plus courte que la version « sparnacienne », encore qu'un paragraphe sur lequel nous comptons nous attarder quelque peu soit nettement plus long. C'est ainsi que la première des trois citations latines « Pollicit servare fidem... », manque. Aussi, mais cela se justifie davantage le poème du « respectable confrère... « Free-Maçon, illustre Grand Maître... », chose qui paraît logique si l'on songe que cette ode a été composée par M. de Tressan en mars 1737 à l'occasion de sa réception dans l'Ordre. Ramsay ne pouvait connaître ce texte en décembre 1736 (et pour cause !), par contre il eut pu en avoir communication « in extremis » en mars de l'année suivante. Manque aussi la deuxième citation latine « O noctes canæque Deum », mais la troisième « Est et fideli tuta silencio » est commune aux deux textes. Il est difficile de dire quelle est l'influence de l'humaniste lettré qui a fourni ces deux citations latines à Ramsay, ni quel peut être cet humaniste. Tressan peut-être ?

La version d'Epernay comporte une péricope, quelque peu, « andersonienne » d'esprit, et qui disparaît dans l'édition définitive. On sait que l'auteur des Constitutions s'était efforcé, avec plus ou moins de bonheur, de construire une histoire de la Maçonnerie, restée, dans son ensemble, fidèle aux « Old Charges », en évitant les anachronismes trop criards. La preuve qu'il y a réussi se rencontre dans le fait que la « partie historique » des Constitutions a, sans cesse, été rééditée et reproduite et qu'elle fait partie de l'équipement mental du maçon moyen, un peu dans tous les pays du monde. Or, la version d'Epernay contient un récit parabiblique qui, moins ambitieux que celui du Révérend, remonte seulement à Noé, « auteur et inventeur de l'architecture navale aussi bien que le Grand Maître de notre Ordre ».

Suivent Abraham et les patriarches « Ce fut Joseph qui donna aux Egyptiens la première idée des labyrinthes, des pyramides et des obélisques » qui furent de là, répandus dans « toute la gentilité », mais la « science secrète ne fut conservée que parmi le peuple de Dieu ». Il évoque ensuite « Moyse, inspiré du Très Haut » qui « fit élever dans le désert un Temple mobile... tabernacle ambulant, copie du Palais invisible du Très Haut » qui fut le modèle dont se servit Salomon « le plus sage des rois et des mortels... bâty en sept ans par plus de 300 princes ou maîtres maçons qui avoient pour chef Hiram Abif, Grand Maître de la Loge de Tyr à qui Salomon confia nos mystères » et qui fut « le premier martyr » de l'Ordre.

A partir du récit de la mort d'Hiram, Ramsay diverge sensiblement d'Anderson. Alors que le second fait passer le sceptre de l'architecture des Israélites aux pays d'Orient, puis à la Grèce et à Rome, sans oublier toutefois le Second Temple, Ramsay se polarise sur la Terre Sainte. D'après lui, Salomon, après la mort d'Hiram, écrivit « en figures hiéroglyphiques » les « maximes », « statuts » et « mystères » de l'Ordre. Au moment de la construction du Second Temple par Zorobabel, le grand Cyrus « qui était initié à tous nos mystères » fit déposer le précieux livre dans le Temple où il resta douze siècles, mais fut perdu lorsque Titus démolit ce « second Temple » (sic). Il fut retrouvé au moment des Croisades et « on déchiffra ce code sacré et sans pénétrer l'esprit sublime de toutes les figures hiéroglyphiques qui s'y trouvaient, on renouvela notre ancien Ordre dont Noé, Abraham, les patriarches, Moyse, Salomon et Cyrus avaient été les premiers Grands Maîtres ». Et il conclut « Voilà, Messieurs, notre ancienne tradition, voilà maintenant notre histoire ».

Le style du récit est très différent de celui d'Anderson, mis à part leur commune structure vétéro testamentaire. Strictement biblique, le pasteur nous raconte, et ce d'une manière parfaitement conforme aux doctrines des Eglises anglaises du début du XVIIIe siècle, l'histoire de la Maçonnerie culminant au Temple de Jérusalem, se répandant ensuite dans le monde antique pour se transporter aux débuts du Moyen-Age dans l'Angleterre d'Athelstan. Rien de secret et rien de mystérieux, sinon la communication, de génération en génération, de maître en maître, des traditions du métier. Au contraire, chez Ramsay, nous avons d'entrée un récit ésotérique il s'agit d'une « science arcane » qui ne s'est conservée pure que « parmy le peuple de Dieu ». Le tabernacle de Moïse est « conforme au modèle qu'il avait vu dans une vision céleste sur le sommet de la Montagne Sainte « preuve évidente que les lois de notre art s'observent dans le monde Invisible où tout est harmonie, ordre et proportion ». Cette « science arcane » réservée à quelques-uns et incompréhensible au commun des mortels, s'est conservée dans le manuscrit salomonien jusqu'aux Croisades. Exeunt : peuple de l'Orient ancien, grecs, romains, origines opératives anglaises et roi Athelstan.

L'introduction de la Maçonnerie en Angleterre est racontée de façon différente par les deux auteurs. Athelstan et son fils Edwin jouent un rôle capital dans le récit d'Anderson et c'est sous leur égide que se créèrent les premières confréries. Ramsay change : pour lui, tout part des Croisades et la liaison s'effectue d'une façon que notre auteur qualifie d' « historique » alors que la partie biblique était considérée comme issue de « nos anciennes traditions » opposée à la « véritable histoire ».

Au cours des Croisades, des « princes, seigneurs et artistes » fondèrent une société pour « rétablir les temples des chrétiens dans la Terre Sainte » et rappelèrent les « signes anciens et les paroles mystérieuses de Salomon » pour se « distinguer des Infidèles ». Lorsque Bendoctor « soudan d'Egypte » (?) eut chassé les chrétiens, « le fils de Henry III, roi d'Angleterre, le grand prince Edouard » rétablit celle « colonie d'adeptes » en Angleterre. Comme il aimait « notre grande science », il se déclara Grand Maître, accorda « plusieurs privilèges et franchises et dès lors les membres de notre confrairie prirent le nom de Francs-Maçons ». L' « antique science » a survécu en Grande-Bretagne et vient maintenant se développer en France ».

La première partie de ce long développement disparaît dans l'édition de 1737, ou, plus exactement, se réduit à une simple ligne « interrogative ». « Quelques-uns font remonter notre institution jusqu'au temps de Salomon, quelques-uns jusqu'à Noé et même jusqu'à Enoch qui bâtit la première ville ou jusqu'à Adam. Sans prétendre nier ces origines, je passe à des choses moins audacieuses... » et suit le récit des Croisades, toujours considéré comme historique. Dans l'édition de 1744 de la Lettre de M. de V., déjà mentionnée, la tradition n'est même plus citée sous forme interrogative, elle est purement et simplement niée : « quelques-uns font remonter notre institution jusqu'aux temps de Salomon, de Moïse, des Patriarches, de Noé même... Je passe rapidement sur cette origine fabuleuse pour venir à notre véritable histoire » qui est l'origine médiévale et chevaleresque.

Entre 1736 et 1737, Ramsay fait pratiquement disparaître les références vétero testamentaires qu'il avait, fort maladroitement d'ailleurs, empruntées à Anderson. P. Chevallier explique cette mutation par la différence entre les auditoires de 1736 (la Loge de Derwentwater) et celui attendu en 1737 (des membres de toutes les Loges parisiennes), « auditoire mélangé ». Il pense que l'évocation de l'Ancien Testament s'expliquait parfaitement dans une Loge « gallicane » jacobite et catholique, mais pas du tout dans une maçonnerie mêlée ou les « hanovriens »du type Coustos étaient aussi présents. Ce raisonnement ne me persuade pas. Les catholiques, stuardistes ou non, n'ont jamais été des fanatiques de l'Ancien Testament, et, au contraire, Anderson avait fait une large part à l'histoire hébraïque dans sa partie historique. J'aurais, au contraire tendance à croire que le discours de Ramsay - ou du moins certaines parties de ce discours - aient déplu, justement à cause de leur andersonisme diffus, aux amis de Derwentwater. Quoiqu'il en soit, avec Ramsay, la Maçonnerie française jette par dessus bord une des bases de la tradition de 1723, l'Ancien Testament. A la limite, cela aurait pu aboutir à la disparition même du Temple de Salomon. Caractère encore accentué par le retrait du « constructivisme ».

Ici nous sommes dans les textes sensiblement analogues dans les deux versions.

« Le nom de Franc-Maçon ne doit pas être pris dans un sens littéral, grossier et matériel comme si nos Instituteurs avoient été de simples ouvriers en pierre ou des génies purement curieux qui vouloient perfectionner les Arts. Ils étoient non seulement d'habiles architectes, qui vouloient consacrer leurs talents et leurs biens à la construction des Temples extérieurs, mais aussi des princes religieux et guerriers qui voulurent éclairer, édifier et protéger les Temples vivans du Très Haut... ».

Sentiment d' « élitisme », mais rupture à peu près totale avec l'ancienne tradition. An contraire Anderson termine sa partie historique par l'éloge de l'architecture contemporaine anglaise, devenue « palladienne ». Et on voit pointer la légende des princes et des chevaliers.

Rappelons maintenant les points essentiels du Discours. Les qualités requises des postulants sont « l'humanité, la morale pure, le secret inviolable et l'amour des beaux arts » et c'est dans ce paragraphe que Ramsay a ajouté, dans la seconde édition, le développement sur le « Dictionnaire Universel » qui va nous retenir quelque peu. Une des bases de la Maçonnerie est l' « amour de l'Humanité .... « Nous voulons réunir tous les hommes d'un esprit éclairé, de moeurs douces et d'une humeur agréable... » « par les grands principes de vertu, de science et de religion où l'intérêt de la Confraternité devient celle du genre humain tout entier... ». Cet « internationalisme » existait chez « nos ancêtres des Croisés..., hommes supérieurs, qui, sans intérêt grossier... ont imaginé un établissement dont l'unique but et la réunion des esprits et des coeurs pour les rendre meilleurs et former une nation toute spirituelle... »

La « saine morale » est « la seconde disposition requise dans notre Ordre ». Ramsay évoque les ordres religieux et militaires qu'il compare à la Maçonnerie. Elle ne se borne pas aux vertus civiles aux « novices ou apprentis » on apprend les « vertus morales », aux « compagnons ou profès », les vertus héroïques, aux « Maîtres ou Parfaits », les vertus chrétiennes en sorte que notre institut renferme toute la philosophie du sentiment et toute la théologie du coeur. Cette philosophie n'est pas chose « triste, sauvage et misanthrope » qui dégoûte « les hommes de la vertu ». D'ailleurs « nos ancêtres les Croisés » avaient des plaisirs innocents et à leur exemple, nos « repas ressemblent à ces vertueux soupers d'Horace... ». L'ordre impose aux Frères de s'entraider et de rechercher tout ce qui peut « contribuer à la paix et à l'union dans la société ».

La troisième vertu requise est l'obligation du secret. Son origine réside bien évidemment dans les Croisés, « mots de guerre qu'(ils) se donnaient les uns aux autres pour se garantir des surprises des sarrasins ». Elle a toujours été strictement respectée et cette discrétion a permis, surtout en temps de guerre, bien des bienfaits. Les mystères antiques « avoient du rapport aux nôtres », mais les « payens » tombèrent dans l' « intempérance et les excès ». Ainsi s'explique l'exclusion des femmes de l'Ordre leur « présence pourroit altérer insensiblement la pureté de nos maximes et de nos moeurs ». Cette évocation des mystères antiques n'était évidemment pas dans Anderson, mais la légende qui voit dans la Maçonnerie l'héritière de ces mystères aura la vie longue.

Vient ensuite le quatrième point : « le goût des sciences et des arts libéraux ». Ceci est tout à fait nouveau et il est difficile de savoir qui a inspiré à Ramsay cette ambition d'ordre plus académique que Maçonnique. Echo tardif de son échec au quai Conti? Désir de concilier, dans une optique scientifique, maçons stuardistes et maçons hanovriens ? Désir de donner à l'Ordre naissant des lettres de noblesse autres que la réputation d'une société de joyeux buveurs qui commençait à se répandre ? Influence de la Cyclopaedia d'Ephraïm Chambers, parue en 1728 et que, par conséquent, Ramsay a pu connaître lors de son voyage en Angleterre, encore que l'appartenance maçonnique du dit Chambers ne soit pas certaine ? Quoiqu'il en soit, voici les principaux éléments de ce texte fameux. L'ordre exige de chacun de vous de contribuer « par sa protection, par sa libéralité ou par son travail » à un « vaste ouvrage », c'est-à-dire à « fournir les matériaux d'un Dictionnaire Universel des Arts Libéraux », travail auquel « nulle Académie ne peut suffire » parce que « composée d'un trop petit nombre d'hommes ». Prenant ses désirs pour des réalités, Ramsay affirme que « tous les Grands Maîtres » en Allemagne (où il n'y en avait pas), en Italie (même situation) et en Angleterre et ailleurs « exhortent tous les savants et tous les artisans de la confraternité » à s'unir pour rédiger ce Dictionnaire qui exclurait la Théologie et la Politique. Il ajoute : « on a déjà commencé l'ouvrage à Londres » - allusion probable à Chambers - et on pourra « le porter à sa perfection en peu d'années ». Ramsay envisage qu'on y mette « les mots techniques et leur étymologie », mais aussi l'histoire de chaque science et art. Cet ouvrage qui « réunira les Lumières de toutes les Nations » sera comme une « Bibliothèque Universelle », pourra être complété au fur et à mesure de l'évolution des sciences et « répandra partout l'émulation et le goût des belles choses et des choses utiles ».

Vaste projet, suivi de l' « historique » ou des historiques dont nous avons constaté les originalités successives et multiples. « In fine », Ramsay revient sur le transfert de la Maçonnerie en Europe. Dans son édition de 1737, Ramsay a ajouté une évocation de la Maçonnerie « en Ecosse ». Il y a eu des Loges dans divers pays, avant la chute de Saint-Jean d'Acre, notamment en Ecosse. Lord Steward était Grand Maître et une Loge existait en 1286 à Kilwin, Loge établie par le Roi Alexandre III. Ici, notre chevalier a pu connaître quelques traditions dont on peut reconstituer et l'origine et les aboutissants, grâce aux « Old Charges » qu'il a utilisées, mais probablement de seconde main, alors qu'il les ignore superbement pour l'Angleterre. Il note aussi - ce qu'il n'avait pas fait en 1726 - que les guerres de religion en Angleterre firent dégénérer l'Ordre, que l' « on changea, on déguisa, on supprima plusieurs de nos rits et usages qui étoient contraires aux préjugés du temps ». Thème qui reviendra souvent dans la polémique maçonnique, qui sera à l'origine du Schisme de 1745 en Angleterre et qui, sur le plan français, explique les inquiétudes de Coustos et de ses amis à l'égard du Grand Maître jacobite. La naissance d'une Maçonnerie « catholique » paraît s'esquisser ici.

Ramsay conclut en disant que la Maçonnerie ne peut que s'épanouir en France « sous le règne du plus aimable des rois » et « sous le ministère d'un mentor qui a réalisé tout ce qu'on avait imaginé de fabuleux ». La France doit devenir « le centre de l'Ordre », et c'est par des Loges « que les étrangers apprendront, par expérience, que la France est la patrie de tous les peuples ». « Grande Nation » maçonnique à laquelle rêveront, par la suite, bien des Jacobins.

Revenons maintenant au problème de l'Encyclopédie. Ramsay prenait ses désirs pour des réalités, car même si Chambers était maçon, il n'apparaît nulle part que la grande Loge de Londres ait pris part à ses projets ou l'ait aidé. En tous cas, l'appel de Ramsay tomba dans l'oreille des sourds et n'a eu d'autres résultats que de créer celui de la légende de l'origine maçonnique de l'Encyclopédie, un des points forts du « barruellisme ». Ramsay avait échoué auprès de Fleury et ne s'en est jamais consolé mais son Discours, prononcé par quelqu'un d'autre, lu et répété, n'a pas convaincu tous les Membres de la haute Noblesse française à qui il était adressé puisque la tenue de mars 1737, devait, aux dires de Ramsay lui-même, amener l'initiation de huit ducs et pairs et de « deux cents officiers de premier rang ». Ramsay ajoute, dans une lettre écrite en anglais le 2 août 1737, que si Fleury ne s'était pas tant pressé, il aurait « eu le mérite de haranguer le Roi de France en qualité de chef de la Fraternité et d'avoir initié Sa Majesté à nos mystères sacrés ». Mais devons nous le croire ?

En tous cas, les seigneurs et officiers de premier rang retinrent deux choses du Discours de Ramsay. « Les nobles auxquels il s'adressait, écrit P. Chevallier préférèrent l'écossisme mystique et chevaleresque sur fond d'occultisme, de théurgie et de merveilleux ». L'origine chevaleresque de l'Ordre est quelque chose de totalement nouveau. En Angleterre la Maçonnerie est le « craft », le métier, et non l'Ordre, terme qui ne s'utilise que dans la « side masonry », totalement étrangère aux Grandes Loges. On n'est pas descendants des Chevaliers du Moyen-Age, mais des constructeurs de la même époque. Ramsay introduit donc la Chevalerie dans la Maçonnerie française, mais il y introduit en même temps les Croisades, introduction paradoxale, car les gens des Lumières, d'une façon générale, y étaient hostiles. Là aussi, on peut se poser des questions. P. Chevallier esquisse un début de réponse en rappelant la liaison entre Ramsay et les Bouillon, ne serait-ce qu'à travers la Vie de Turenne. Or, un Bouillon avait épousé une princesse Sobieska qui était « dame de l'Ordre de la Croisade », crée à Vienne en 1709. Et il ne faut pas oublier l'esprit de croisade des Sobieski, lorsqu'en 1682, ils sauvèrent Vienne par leur victoire au Kahlenberg. Or, des croisades aux Templiers - il faut être juste, Ramsay est silencieux ! - il n'y a qu'un pas qui sera franchi après 1740.

Mysticisme religieux plus ou moins inspiré du quiétisme fénelonien. Il n'est pas douteux que, sur le plan doctrinal, le catholicisme de notre homme n'est pas sans faille, et, en 1724, il a mal supporté l'atmosphère romaine et dévote qui régnait dans l'entourage du Stuart. S'il est vrai qu'il aurait, à cette époque, voulu donner aux milieux pontificaux et au prétendant les principes de cette « religion universelle » qu'il tire à la fois d'Anderson et de Fénelon, il n'est peut être pas exclu de penser que l'accusation de « quétisme », n'est pas étrangère à la condamnation de 1738; simple hypothèse qui ne s'appuie sur aucun document. En 1727, il a quelques difficultés avec la censure de la Sorbonne au moment de la publication des Voyages de Cyrus. Et son oeuvre posthume et anglaise, les Philosophical Principles contient bien des hardiesses théologiques acceptables à Londres, mais pas à Paris. Mais Ramsay, en plus d'un métaphysicien en quelque peu brumeux est aussi un mystique - ce qui s'associe parfaitement avec son quétisme ! - et surtout, nous l'avons vu, se différencie profondément d'Anderson en ce sens qu'il cherche dans l'Ecriture une signification cachée et ésotérique. Certes, Ramsay n'est pas isolé dans cette recherche et il aura de nombreux disciples qui formeront l'envers du siècle des Lumières et le préromantisme. Tout le courant qu'il est convenu d'appeler « martiniste » pourrait le revendiquer comme son père.

Et l'Encyclopédie ? Il est évident que l'invitation n'a pas été entendue de la haute noblesse. Ni le comte de Clermont, ni même Philippe d'Orléans, ni le prince de Condé, ni les Conti n'ont particulièrement encouragé la publication de l'ouvrage et on peut dire que, dans son ensemble, la noblesse maçonnique s'est tenue à l'écart. L'oeuvre s'est bien faite, mais sans la Maçonnerie.

Dans la fabrication de l'ouvrage, le rôle de la Maçonnerie a été nul, le rôle des Maçons modeste. On sait maintenant que André François Lebreton, éditeur de l'ouvrage, n'a jamais appartenu à l'Ordre et qu'il a été confondu avec un orfèvre du nom de Thomas Pierre Lebreton qui, lui a été un des tous premiers frères français, Vénérable, a coup sûr en 1737, et peut-être avant, de la Loge « du Louis d'Argent ». Mentionnons à ce propos un amusant quiproquo qui a abusé quelques historiens dont l'honnête Feuillette et partiellement A. Groussier. N'ayant pas eu en mains les premières éditions imprimées du Discours de Ramsay - après tout, on n'est pas obligé, même si on est Maçon de Haut Grade, de connaître l'Almanach des Cocus, - ils étaient persuadés, d'après La Tierce, que d'Antin était le véritable auteur du discours et le second, alors Grand Maître du Grand Orient disait, à la séance de clôture du Convent de 1927 : « Dès 1740, notre Grand Maître, le duc d'Antin, invitait les Francs-Maçons à seconder la confection de l'Encyclopédie ». Il faut dire que plus tard, surtout après les publications de Lantoine, Groussier se montra plus discret... Une fois encore, comme pour tout ce qui concerne le siècle des Lumières et la Révolution, partisans et adversaires de l'Ordre se trompent avec un « touchant accord » (J. Baylot).

Prost, Sackleton, J. Brengues ont essayé de « compter » le nombre de Maçons parmi les encyclopédistes et tous, à quelques nuances près, aboutissent au même résultat seule une faible minorité des auteurs appartenaient à l'Ordre. D'après Sackleton, six seulement (sur 128) étaient maçons en activité au moment de leur collaboration à l'oeuvre le graveur Cochin qui dessina le frontispice, Marnezia, de Meysieulx, Perronet le fondateur de l'Ecole des Ponts et Chaussées, le comte de Tressan et P.J. Willermoz, le médecin, frère du fondateur du rite des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte. La liste n'est pas complète et il convient d'ajouter Montesquieu (qui avait été maçon, mais dont l'article est posthume), Voltaire (qui ne l'était pas encore et ne le fut que les trois derniers mois de sa vie), le Dr Bordeu, Venel d'après J; Proust et un C. Duclos (J. Brengues) qui n'est pas l'académicien breton. Soit un maximum de 11. Ajoutons qu'échappent totalement à la Maçonnerie, non seulement Diderot et d'Alembert, encore qu'il soit possible que le premier ait envisagé d'être candidat à la Loge des « Neuf Soeurs » et que l'on ait affirmé que seul un « veto » royal avait interdit cette entrée, mais aussi le chevalier Louis de Jaucourt qui fut la cheville ouvrière de l'entreprise et que l'on a souvent confondu avec son cousin Arnail François, marquis de Jaucourt maçon authentique. A l'inverse, bien des Maçons furent hostiles à l'Encyclopédie, Palissot, l'abbé Desfontaines, Lefranc de Pompignan. Il n'est guère possible de soutenir avec D.B. Schlegel que les Encyclopédistes maçons aient formé une Loge secrète sous l'égide d'un « an older order of Minerval Rosy Cross Masonry » (remarque de J. Brengues). De plus, il n'est pas sans intérêt de noter qu'il n'y a pas d'article « Franc-Maçonnerie » dans l'édition « princeps » de l'Encyclopédie. Il n'en est pas de même, par contre, du Supplément et surtout de la réédition du Frère Pankouke à la veille de la Révolution.

Fin d'une légende, mais aussi fin de la croyance en un rôle directeur de Ramsay. Il n'est pour rien dans le Grand oeuvre. Par contre, il est un agent essentiel des principales déviations du monde maçonnique français au XVIIIe siècle, même s'il n'est pas « stricto sensu », l'inventeur de l' « écossisme » et des Hauts Grades. Il n'y a probablement jamais eu ce « Rite de Ramsay » ou « Rite de Bouillon » mentionné par divers auteurs dont Thory et Ragon. Nous ne sommes pas en droit d'affirmer sur le seul témoignage du premier que la mission de Ramsay en Angleterre aurait été de prêcher une « Maçonnerie nouvelle ». (Acta Latomorum, I, p. 23) « Cette année (1728), le chevalier baronnet écossais (il ne l'était pas encore) Ramsay jette à Londres les fondements d'une Maçonnerie nouvelle qu'il faisait descendre des Croisades et dont il attribuait l'invention à Godefroy de Bouillon (toujours cette famille des Bouillon). Il prétendait que la Loge de Saint-André à Edimbourg était le chef-lieu du véritable Ordre des Francs-Maçons lesquels étaient les descendants des chevaliers des Croisades. Il conférait trois grades, l'Ecossais, le Novice et le Chevalier du Temple. Ramsay prêche une réforme basée sur sa découverte on rejette cette doctrine ». Que faut-il retenir de ce récit qui paraît par divers aspects anachronique, sinon que Ramsay aurait maçonniquement parlant, rencontré des rebuffades à Londres. Mais, dans ces conditions, que devient son initiation de 1730, indiscutable celle-là ?

Echec ici, échec là. Ramsay, devant l'opposition de Fleury renonce désormais à toute activité maçonnique. Il se consacre à sa famille et à la littérature. Si son catholicisme apparaît de plus en plus hésitant, à en croire du moins les lettres qu'il écrit à ses amis anglais, sa fidélité aux Stuarts paraît être demeurée inébranlable et ce sont deux nobles écossais dont Derwentwater, l'ancien Grand Maître, qui furent ses exécuteurs testamentaires. Par contre, sa pensée philosophique et religieuse se précise dans un sens de plus en plus anti-dogmatique, ce qui ne l'empêche pas de mourir très pieusement le 6 mai 1643 à Saint-Germain-en-Laye. N'eut été son rôle maçonnique, occasionnel, mais finalement important, lui et ses écrits seraient parfaitement oubliés.

Aventurier religieux, si on en croit Cherel il y a du vrai dans ce jugement, c'est l'aventure de Ramsay d'avoir erré à travers toutes les confessions du monde chrétien franco-britannique pour finir, à l'intérieur d'un inévitable cadre catholique, par le concept d'une « religion universelle » évidemment appelée à l'échec, comme toutes les tentatives de cet ordre, parce qu'il lui manque la croyance en la réalité d'une Incarnation (pas nécessairement celle du Christ), fondement indispensable à toute construction dogmatique, voire religieuse. L'échec final ne doit pas cependant faire douter de l'honnêteté, ni du sérieux de la démarche. A-t-il pensé que la Maçonnerie pouvait être l'élément moteur de cette religion universelle comme le pense P. Chevallier ? Cela, à notre sens ne ressort pas des textes, mais reste seulement possible, tout en ne répondant pas à la question qui vient immédiatement à l'esprit : Pourquoi Ramsay, une fois le calme revenu et n'ayant plus à craindre des persécutions, n'a-t-il plus maçonné ? Nous pensons que la réponse à cette question permettra seule de résoudre ce que l'on a appelé, avec peut-être un peu d'exagération, « le mystère du Chevalier de Ramsay ».

D. LIGOU, 33e