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 Les « incursions » du Grand Orient de France

dans la politique française

 

Dans un ouvrage publié sous le titre « Elle enseignait la République »( Ed. Dervy, Paris 2005), un Frère du Grand Orient de France avait entrepris d’exposer une thèse assurée de faire recette dans les rangs de la première et plus ancienne puissance maçonnique française, comme dans les cercles qui en sont traditionnellement proches. Ceux d’une Franc-maçonnerie qui, après avoir revendiqué son appartenance à un courant philosophique libéral, a choisi de s’affirmer « adogmatique », un néologisme forgé dans les années quatre-vingt dix pour éviter toute confusion avec le libéralisme dans son acception profane contemporaine,  apparentée à sa signification économique, politique et sociologique. Cet ouvrage exposait comment, dans la période s’étalant de 1871 à 1906, la Franc-maçonnerie avait été le « laboratoire pédagogique » des valeurs républicaines après la chute du second Empire. Dès lors, la tentation pouvait être forte d’en conclure, sans doute un peu trop hâtivement, que le Grand Orient de France aurait, au travers des écoles publiques, en quelque sorte irradié la société française de toute la puissance de ses Lumières. Même si d’éminents et incontestables mérites reviennent aux enseignants de l’école publique à cet égard, personne ne fera l’économie de la grande complexité d’une société française dont des pans entiers restaient alors encore nostalgiques de temps révolus. Ce qui a nécessairement tempéré les effets de ce rayonnement intellectuel et moral auquel s’engagent les Francs-maçons du GODF à œuvrer au progrès de l’Homme et de la société. Cependant, j’ai choisi de prendre ce livre pour référence en introduisant le sujet des « incursions » du Grand Orient de France dans la politique française, car le Ministère de l’Éducation Nationale a été, et reste, un bastion emblématique de la République  dans lequel des Frères jouent un rôle loin d’être négligeable si on situe le débat dans une perspective dynamique de la société. En préfaçant l’ouvrage de Bernard Gillard, il était alors fait référence à la pensée du philosophe allemand Martin Heidegger pour qui « L’histoire est une projection dans le passé, de l’avenir que l’homme s’est choisi ». Et de suggérer un militantisme maçonnique que requiert un univers politique encore en proie à de vieux démons et, pour le moins, une vigilance de tous les instants pour prévenir le retour aux archaïsmes menaçant de déboucher sur l’immobilisme de notre société. Les défis considérables auxquels les pays de l’Europe des Vingt-Sept sont confrontés aujourd’hui conduisent inéluctablement à un engagement des forces de l’esprit, et donc par définition au premier chef des Francs-maçons, à contribuer à une réflexion collective sur les remèdes nécessaires à la crise de société sans précédent que nous traversons en ce début de XXIème siècle. Même si la grande et croissante technicité des sujets en cause engage à une humilité lucide, le Grand Orient de France (GODF), fédération de Loges se prévalant volontiers d’une emblématique « tradition républicaine », est une obédience qui affiche une longue tradition en la matière. À l’heure des « Think tanks » et des centres de recherches hautement spécialisés, il serait bien présomptueux, pour une institution telle qu’une obédience maçonnique, d’ambitionner de redevenir un creuset ou laboratoire de la République comparable avec ce qui a pu être revendiqué avec une certaine légitimité en un certain moment de notre histoire. Certains pourraient certes faire valoir à juste titre que sur les quelque 52 000 maçons que compte cette obédience, il ne manque ni de talents, ni de connaissances, ni d’expertises, ni même d’expérience politique, pour un certain nombre de Frères. Mais est-ce suffisant pour répondre à des interrogations auxquelles les instances gouvernementales et européennes, de même que les grandes institutions internationales peinent à répondre, et ce malgré les bataillons d’experts dont elles disposent ? Certes, non. Le réalisme s’impose ici.

 

Il n’en demeure pas moins vrai que le GODF se distingue clairement d’autres obédiences, lorsqu’il revendique sa part à la conceptualisation de grands principes. Il le fait souvent avec un véritable talent, mais il lui arrive d’avoir des élans et ambitions allant carrément plus loin et là nous en voyons vite les limites. Les traces du célèbre scandales de l’ « affaire des fiches » au début du xxe siècle sont omniprésentes dans la mémoire collective. Ce grand scandale politique survint en 1904, après une interpellation à la Chambre du député nationaliste Jean Guyot de Villeneuve, dévoilant au public les pratiques de surveillance des officiers de l'armée par les loges et la mise en place d'un service de renseignements sur les militaires au siège du GODF, rue Cadet. L'affaire marqua profondément l'armée et la droite qui se saisirent de cette aubaine. Selon Jean-Baptiste Bidegain, le secrétaire adjoint au GODF qui révéla l'affaire, un service de renseignements existait au sein du Grand Orient depuis 1891 et se préoccupait d'obtenir des renseignements sur les fonctionnaires en général ; c'est à partir de 1901 qu'il s'occupa de ficher les officiers. Depuis , le Grand Orient de France, échaudé par les effets dévastateurs de ce scandale retentissant, prit grand soin de tirer les enseignements de cette implication directe dans la vie institutionnelle de la République supposant son initiative active. En revanche, à chaque fois que la raison d’État l’a voulu, les frères ne se sont pas dérobés et ont tenté de répondre aux sollicitations, notamment, mais pas seulement en jouant sur les réseaux de ce qui est appelé aujourd’hui la « France-Afrique ». La place du frère Guy Penne, conseiller Afrique du Président François Mitterrand à l’Élysée,  est légendaire et cette cellule, préexistante du temps des gouvernements gaullistes avec Fernand Wibaux,  a suffisamment nourri la chronique pour qu’il soit encore utile d’en faire mystère.

Les interventions directes de Grands Maitres du GODF dans le champ politique sont aujourd’hui de plus en plus rares. Chacun garde en mémoire la mission confiée en 1988 par Michel Rocard, alors Premier Ministre de François Mitterrand, a l’ancien  Grand Maître Roger Leray, chargé de présider une délicate opération de médiation entre Canaques indépendantistes, représentés par Jean-Marie Tjibaou , Franc-maçon présumé, et d’autre part les colons calédoniens dont le frère Jacques Lafleur , membre de la Grande Loge Nationale Française, était le principal représentant. Cette rencontre de Nainville les Roches est considérée comme le premier pas des Calédoniens vers la fin de la violence dans leur pays. Mais elle a été également très controversée et reste jusqu’à aujourd’hui la dernière mission officielle confiée par le pouvoir politique à un Grand Maître du GODF.

L’aventurisme personnel d’un éphémère autre Grand Maître du GODF, Simon Giovannaï, qui s’était autoproclamé intercesseur pour une mission secrète de bons offices dans les inextricables et combien délicates affaires corses, conduisit à une lamentable pantalonnade et finalement à sa démission . À l’origine de ce scandale, une rencontre clandestine, digne des « Pieds Nickelés » et confondante de naïveté comme d’amateurisme politique, organisée à l’insu du Gouvernement du Premier Ministre socialiste Lionel Jospin avec des indépendantistes corses, le 22 janvier 2000, au siège du Grand Orient, dans son bureau de Grand Maître d'alors.

 

Les temps ont bien changé depuis, fort heureusement. Mais, comme rien n’est jamais parfait dans le meilleur des mondes, une initiative, éminemment politique par essence, fut prise en 2013 par le Conseil de l’Ordre, certes louable par son esprit de générosité intellectuelle, mais aussitôt vouée à l’échec. En s’enhardissant à rédiger un projet de « Manifeste pour le XXIème siècle» et à le soumettre toutes affaires cessantes à la réflexion et au débat des Loges, le Conseil de l’Ordre du GODF était indéniablement animé de ces fameuses « meilleures intentions dont est pavé l’enfer ». La réaction des Frères, certes courtoise dans l’ensemble, ne se fit pas attendre pour refuser à une majorité tout à fait éloquente de s’engager dans un exercice politique vite considéré pour ce qu’il était : une entreprise à haut risque, totalement étrangère à la vocation d’une puissance maçonnique et s’apparentant plutôt à celle de certains partis politiques. La plupart des Loges du GODF y ont aussitôt vu la marque d’une tentative de positionnement obédientiel de nature politique partisane, bien entendu incompatible avec la grande diversité des sensibilités individuelles de leurs membres. Pour elles, ce « Manifeste » ressemblait trop clairement à un engagement obédientiel dans un espace qui n’est pas celui de l’exécutif, ni même n’avait sa place dans le cadre d’une puissance maçonnique ayant vocation à « être le Centre de l’union ». En se fourvoyant dans cette voie et en invitant les Frères de la sorte, l’Obédience exposait bien les Loges – ainsi l’ont-elles d’ailleurs perçu dans leur grande majorité- à des débats partisans indésirables et sources potentielles de fractures. Or, les Frères abhorrent cela et s’ils sont entrés en Loge, c’est le plus souvent pour y trouver un espace de libre réflexion et de débat échappant aux trop fréquentes empoignades partisanes prévalant dans le monde profane. Cette réaction au « Manifeste » n’est donc pas véritablement une surprise pour qui connait bien les ressorts politiques profonds des Loges et des Frères de la base du GODF.

Hormis quelques ateliers de « choc » aux noms évocateurs et connus pour constituer des creusets bien identifiés de contestation, d’agitation intellectuelle, politique ou idéologique regroupant des individualités aux fortes personnalités engagées, dont la sensibilité a l’initiation n’est pas évidente - nous pensons ici, plus particulièrement, à quelques rares Loges parisiennes connues à ce titre: « Combat », « Le Temps des Cerises », « Le Contrat Social »…- la plupart, au Grand Orient de France, privilégient la méthode maçonnique du débat régulé en Loge, dans lequel n’interviennent que marginalement et très exceptionnellement les considérations partisanes trop ouvertement militantes. Le Vénérable Maître en Chaire jouant pleinement son rôle d’intercesseur, les opinions individuelles sont certes librement exprimées et débattues. Mais l’absence de débat contradictoire direct entre les intervenants préserve la fraternité et le respect des opinions émises, aussi fortes et contrastées puissent-elles être. Cette « norme » du travail maçonnique permet de concilier deux impératifs : d’une part, celui d’une pensée dynamique et de proposition innovante, conforme aux objectifs de contribution au progrès de la société et, de l’autre, une régulation fraternelle du débat, librement consentie,  à laquelle l’année de silence de l’apprenti prépare fort bien. L’échange, profondément « politique » dans la tradition d’un GODF qui s’investit dans la Cité, ne se déroule pas dans l’Agora et obéit donc aux règles communes à toute loge, dans l’espace « sacré » du Temple. Là où les Maçons admettent depuis leur « initiation » qu’ils ont quitté le monde profane en laissant leurs métaux en franchissant la porte symbolisée par le rituel entourant les travaux.

Le Grand Orient de France participe cependant à un débat de société – et non sans légitimité - en n’hésitant pas à solliciter des intervenants profanes invités à de grandes rencontres thématiques dans le grand Temple Arthur Groussier de la rue Cadet, siège de l’obédience à Paris, voire ailleurs en province , plus occasionnellement. En attestent les « grand débats » sur la bioéthique, sur le développement durable, sur la fin de vie, sur le programme européen d’aide aux plus démunis, de lutte contre tous les intégrismes, sur la citoyenneté européenne et bien d’autres domaines encore, éminemment politiques, car intéressant la vie de la Cité. Une culture politique qui distingue d’ailleurs cette puissance maçonnique très clairement de celles privilégiant le symbolisme, lorsqu’elles n’en font pas leur seul objet de travail en Loge en s’inscrivant dans une tradition dont se réclame en particulier la Grande Loge Unie d’Angleterre dans une lecture littérale des Constitutions d’Anderson.

Il n’est pas inintéressant de faire ici référence à l’analyse comparative, à cet égard, des deux principaux grands courants maçonniques mondiaux, telle que la propose l’ancien directeur du Centre de recherche et d ‘études maçonniques de l ‘Université de Sheffield, le maçon suédois et universitaire Andreas Önerfors : « Le puzzle que les chercheurs doivent reconstituer, c’est la compréhension d’un mouvement – né dans l’esprit d‘un projet cosmopolite et de fraternité universelle – qui s’est métamorphosé en une sorte d’écran sur lequel les idées de libération nationale ont été projetées, facilitant ainsi la constitution des particularismes et des dichotomies nationales même agressives. La rupture malheureuse entre les franc-maçonneries française et britannique, à la fin du dix-neuvième siècle, tient en grande partie à la divergence fondamentale entre les concepts sociopolitiques et au rôle attribué, justement ou pas, à la franc-maçonnerie dans ce domaine.

……………….

Pour les Anglo-saxons, une association basée sur une adhésion volontaire était incompatible avec un rôle politique sui generis, mais se devait d’être au cœur d’un concept libéral de société civile. En France au contraire, avec une lecture plus radicale, la franc-maçonnerie s’identifiait à une force agissante de changement critique, social et progressif, voire même à une ingénierie sociale. C’est pourquoi nous constatons deux directions, partiellement détectables dès le dix-huitième siècle : l’une ‘’ésotérique’’ et résistante aux idées révolutionnaires et qui s’arrange avec les pouvoirs idéologiques et politiques de l’Église et de l’État, et l’autre qui pousse de manière proactive à une réalisation ‘’exotérique’’ d’idées philanthropiques en conflit et en opposition avec les pouvoirs existants.

Au niveau individuel, les deux voies portent, mais de manière différente, sur le choix de la responsabilité et sur la nature de la liberté. Tandis que la première direction situe le devoir éthique du ressort de l’individu et considère que le rôle de la franc-maçonnerie dans la société est créé par la somme des actions individuelles (intra muros) moralement assumées des frères, la plus récente tient l’individu comme responsable de la libération et du changement de la société, les vertus politiques cultivées en franc-maçonnerie nécessitant par définition une action sociopolitique extra muros.

 Une distinction aussi nette n’est cependant pas applicable pendant toutes les décennies du siècle et n’est pas tenue pour véritable par tous les individus ayant souscrit à l’une ou l’autre de ces lectures de la franc-maçonnerie. Mais elle facilite notre compréhension des positions divergentes et de la conception de la franc-maçonnerie selon les diverses cultures politiques. Et elle nous aide à comprendre plus clairement les différences entre les divers récits magistraux, en prenant en compte l’imaginaire des communautés nationales et la construction d’identités nationales qui ont tant occupé le dix-neuvième siècle. »

C’est un truisme que de constater, n’en déplaise à ceux qui affirment le contraire contre toute évidence, que la politique et la maçonnerie ne peuvent s’ignorer, pas plus que les autres disciplines de la vie en société. Mais on peut aussi bien affirmer que, sauf à être complètement dévoyée – ce qui arrive bien entendu et le funeste contre-exemple de la P2 en Italie en est une illustration parfaite – la maçonnerie ne peut avoir pour prétention d’exercer un pouvoir dans la société : quand on connait bien le GODF on sait qu’il en est incapable. A l’inverse, la maçonnerie peut-elle être utilisée par le pouvoir ou par un mouvement politique ? La tentation existera toujours, nourrie par les fantasmes auxquels n’échappent pas ceux qui nous gouvernent.

Si l’on observe l’engagement dominant du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France au cours des dernières décennies, et en particulier celui affiché des Grands Maîtres Fred Zeller, ancien secrétaire de Léon Trotski *), Michel Barroin, ami de Jacques Chirac, Roger Leray, connu pour sa grande proximité à un Président François Mitterrand cependant toujours méfiant à l’égard d’un Ordre ne faisant assurément pas partie de sa culture, Patrick Kessel résolument engagé à gauche, le constat s’impose d’une prédominance progressiste du GODF, mais aussi  d’une certaine plasticité. Cette  coloration dominante  de l’obédience marquée à gauche est cependant contrastée et fluctuante. En atteste, à titre d’exemple quasi caricatural,  le parcours sinusoïdal d’un des Grands Maîtres les plus contestés de cette obédience, mais ne manquant pas de talent, Alain Bauer. Se réclamant du rocardisme, il ne bouda pas les plaisirs d’un bout de chemin très actif aux portes du pouvoir politique en accompagnant le Président François Sarkozy de son expertise en criminologie et en jouant d’une véritable influence politique dans les coulisses. Mais c’est lui aussi qui se prévaut de sa proximité complice et ancienne avec le Ministre de l’Intérieur socialiste, Manuel Vals. C’est toujours lui aussi qui, en un moment où le paysage maçonnique français connait une période d’interrogations et de spéculations sur une recomposition, a pu porter un des jugements les plus féroces mais aussi les plus sagaces sur ce qu’il a appelé une triple crise : « Crise de prospective pour le GODF en peine d’imagination sociale, crise pour la GLDF tiraillée et obsédée par la régularité, crise d’explosion-recomposition pour la GLNF que son Grand Maître Stifani avait voulu transformer en GODF de droite ». Et de conclure sur une thématique qui lui est chère depuis longtemps, et surtout depuis qu’il n’est plus Gand Maître du GODF: « Ces crises se produisent en même temps et produisent une recomposition sans visibilité ; le quantitatif masque encore un temps le crépuscule qui s’étend ». Certaines voix critiques ne manquent pas de s’interroger sur la part que lui-même a pu prendre à préparer ce crépuscule en favorisant, au long des six années d’exercice très réel du pouvoir au Conseil de l’Ordre du GODF, certains déséquilibres obédientiels provoquant des fissures et des fractures partisanes, introduisant de la sorte un dissensus dont les effets perdurent ainsi qu’une profanisation du GODF en reléguant l’initiatique maçonnique aux placards du « passé poussiéreux » de l’Ordre.

Malgré tout cela, le GODF - et la Maçonnerie française plus généralement - connaissent en France un attrait qui ne se dément guère et prospère même quantitativement, comme en attestent les afflux de candidats toujours nombreux à l’initiation. Un phénomène qui distingue la France de la plupart des autres pays,  alors que le déclin des obédiences, tant en Grande Bretagne qu’aux États-Unis, est amorcé depuis longtemps et que rien ne semble pouvoir y remédier. Le pouvoir politique des Francs-maçons nourrit en France tous les fantasmes et spéculations. Les ouvrages à  ce sujet ne manquent pas. Il y a d’abord ceux écrits par des maçons, l’un des plus marquants étant celui de Jacques Mitterrand, ancien Grand Maitre, «  La politique des francs-maçons » (Ed. Roblot, 1976). Mais le livre enquête  très documenté de Patrice Burnat et Christian de Villeneuve « Les francs-maçons des années Mitterrand » (Ed. Grasset, 1994) s’efforce, malgré un certain nombre d’approximations, de répondre  à la question que chacun est en droit de se poser sur la place qu’occupent les maçons conjuguant cet engagement avec leur cheminement en maçonnerie. Les deux auteurs ont,  à cet égard, une analyse parfaitement réaliste : « Mais les hommes politiques sont-ils de bons maçons ? A quelques notables exceptions, (Philippe Dechartre, gaulliste de progrès et Henri Caillavet, socialiste...) ils sont ceux dont nous avons eu le plus de mal à comprendre l’engagement, ceux qui semblaient le plus mal à l’aise pour nous exposer le sens de leur adhésion...Disons-le tout net : les politiques n’ont pas la côte. Les conseillers municipaux, les maires, tous ceux qui sont sur le terrain parviennent à tirer leur épingle du jeu...Quant aux parlementaires et ministres ce sont le plus souvent des maçons de pacotille ! Ils en arrivent même  à créer leurs propres loges ; pour ne plus se voir qu’entre eux». Une affirmation corroborée par la création dans les années 80 à Paris de la Loge « Demain » ou ne se côtoyaient presque exclusivement que des Ministres, membres de cabinets ministériels et hauts fonctionnaires.

Parmi les ouvrages sur ce sujet, signalons aussi celui du très controversé  Jean-André Faucher : «Les Francs-maçons et le pouvoir » ( Ed. Perrin, 1986). Mais un regard sur ce qui est plus proche de nous  conduit  à s’intéresser aux articles récemment parus, notamment dans la presse conservatrice  peu  encline à beaucoup de sympathie pour le GODF. Le Figaro s’est  particulièrement distingué à  ce titre pour dénoncer « la collusion » entre le pouvoir du Président Hollande et le Grand Orient de France. Il passe en revue les prestations récentes des ministres socialistes et consacre de nombreux articles dont nous reproduisons ici des extraits éloquents, mais dont le contenu n’engage que leurs auteurs: «Nous voulons refonder l'école de la République. Et nous voulons refonder la République par l'école!» En cette soirée du 16 novembre, debout derrière le pupitre de l'orateur, dans le grand temple Groussier du Grand Orient de France (GO), au siège parisien de l'obédience, rue Cadet (Paris IXe), Vincent Peillon, le ministre de l'Éducation nationale, sait que l'assistance, composée essentiellement de francs-maçons, lui est acquise. Sans notes, ce philosophe de formation plaide durant une trentaine de minutes pour le retour d'un pouvoir spirituel républicain - celui de la connaissance et d'une certaine «morale laïque» - dont les enseignants seraient les messagers. «L'école doit surmonter la crise de l'avenir et celle de l'identité nationale», lance le ministre avec fougue. Dans le temple, les frères et sœurs écoutent avec ferveur ce discours d'un «profane» qui leur va droit au cœur. Sans être franc-maçon, Vincent Peillon a beaucoup écrit sur la pensée de Ferdinand Buisson, le bras droit du frère Jules Ferry, père de l'instruction publique en France, et sur Pierre Leroux, un franc-maçon défenseur d'un socialisme fraternel et spiritualiste dans les années 1848-1870. «Peillon partage nos valeurs, c'est un maçon sans tablier», se réjouit l'un des invités de cette soirée. »

 Vincent Peillon, invité du Grand Orient, le 16 novembre 2012.  JEAN-ERICK PASQUIER

 Après le ministre, d'autres orateurs, dont deux anciens Grands Maîtres du GO, Patrick Kessel et Jean-Michel Quillardet, entonnent des couplets lyriques sur les mérites de la laïcité, se félicitant du nouveau souffle venu de la Rue de Grenelle depuis le mois de mai. En tant qu'inspecteur de l'Éducation nationale, Alain Seksig, lui-même affilié au GO, plaide de son côté pour une formation des enseignants à la laïcité. «Monsieur le ministre, ne cédez pas sur les principes», lance pour finir le Grand Maître actuel du GO, José Gulino, avant de clore la séance, ravi de cette conférence exceptionnelle. Vincent Peillon n'est pas la seule personnalité de gauche à s'afficher ainsi au GO, redevenue l'obédience phare de la maçonnerie française ces derniers mois. Le GO attend notamment la visite rue Cadet, le 9 décembre, de Claude Bartolone, le président de l'Assemblée nationale. Les propos de celui qui se présente comme un profane - mais que beaucoup de frères voient comme un de leurs soutiens - seront probablement appréciés. Petit détail révélateur: lors de son élection au perchoir en juin dernier, une trentaine de députés «initiés» ont été mobilisés dans les dernières heures. En coulisses, le fabiusien Philippe Guglielmi, élu de Romainville, patron de la fédération PS de Seine-Saint-Denis, terre d'élection de Bartolone, et ancien Grand Maître du GO (de 1997 à 1999), a manœuvré pour favoriser l'élection de son ami. «Je ne démens pas», s'amuse ce colosse affable quand on l'interroge sur cet épisode. »

« Le Grand Orient, marqué à gauche, retrouve des couleurs

La gauche revenue au pouvoir, les francs-maçons pavoisent. Pour Philippe Guglielmi, pas de doute, l'heure est à la reconquête. «Nous avons loupé pas mal de rendez-vous ces dernières années, sur les thèmes de la laïcité et de la lutte contre l'extrême droite, il est temps de réagir», confie-t-il. Élu Grand Maître du GO en septembre, pour un court mandat d'un an, José Gulino, un solide socialiste du Pas-de-Calais, est sur cette ligne. Il ne fait pas mystère de sa volonté de peser sur la scène politique quel que soit le sujet, du mariage gay au projet de loi bancaire, de la réforme de l'État à celle des institutions. Il veut même envoyer des «cahiers de doléances» républicaines aux élus.

«Concrètement, le GO marque des points», constate Patrice Hernu, animateur du club inter-obédientiel Dialogue et Démocratie française, qui a vainement tenté d'organiser des débats avec tous les candidats durant la campagne présidentielle. Le GO a réussi à les torpiller, préférant faire venir les candidats rue Cadet...

Naturellement, ce retour en grâce n'a pas la même force qu'en 1981, lors de l'élection de François Mitterrand. À l'époque, les piliers de l'équipe Mitterrand - de Charles Hernu à Pierre Joxe - étaient des «frères trois points» et le Grand Maître du GO, Roger Leray, appelait les ministres directement au téléphone pour donner ses consignes. «Cette ère est révolue et l'influence politique des francs-maçons, après avoir atteint des sommets sous la IIIe République, n'a cessé de décliner», estime l'historien Roger Dachez, président de l'Institut maçonnique de France. L'abandon du projet du grand service public unifié de l'éducation, après les manifestations monstres en faveur de l'école libre en 1984, a douché les frères. François Mitterrand, formé chez les pères maristes, n'a finalement guère donné suite aux injonctions des obédiences.

Jacques Chirac, petit-fils d'un Vénérable d'une loge du GO, était plus sensible aux idées défendues chez les maçons. Son successeur Nicolas Sarkozy a, quant à lui, soufflé le chaud et le froid à l'égard des frères: ses envolées de campagne en 2007, citant des figures historiques de la République, ont été en partie inspirées par Alain Bauer, ancien Grand Maître du GO de 2000 à 2003 ; en revanche, ses discours de Latran (2008), de Grenoble (2010) et ceux de la dernière présidentielle empruntaient davantage au registre catholique de son conseiller Patrick Buisson. «Nous avions de bons contacts avec Sarkozy grâce à Bauer, mais le retour des thèmes de la droite dure ne pouvait que nous déplaire», résume Jean-Michel Quillardet. »

 

Claude Bartelone, un ami des frères.  Sébastien SORIANO/LE FIGARO

 « Avec Hollande, les francs-maçons se sentent plus à l'aise. «C'est vrai, nous reprenons un peu d'air», confie l'ancien ministre socialiste de l'Emploi Jean Le Garrec, frère du GO et président du Cercle Ramadier, qui fédère près de 1500 francs-maçons de gauche. Animateur de l'Alliance villes emploi, qui regroupe des élus sur ce thème, Le Garrec a récemment fait la tournée de ministres amis - Michel Sapin, Marylise Lebranchu, Benoît Hamon - et il en est ressorti confiant: «Nous comprenons que la crise est profonde, qu'il faut changer nos manières de penser, c'est pourquoi nous voulons nourrir cette réflexion, sur l'État ou l'économie», dit-il, confiant dans les capacités de François Hollande.

Le président peut compter, en retour, sur l'appui du GO et de la majorité de ses 52.000 membres. Alors que Ségolène Royal ou Martine Aubry, jugées distantes, agaçaient dans les loges, Hollande rassure. Le candidat du PS était d'ailleurs venu «plancher» rue Cadet le 22 novembre 2011. Une visite très appréciée. La présence de nombreux frères et sœurs dans l'entourage du président renforce ce climat favorable. Durant sa campagne, Hollande était secondé par des fidèles, dont certains, comme Jean-Marie Cambacérès, énarque de la promotion Voltaire, ou François Rebsamen, sénateur-maire de Dijon, sont des frères. Son actuel conseiller politique, Aquilino Morelle, aurait été initié au GO, une rumeur que ce dernier balaie avec amusement: «Je n'ai jamais été initié, si ce n'est par quelques jeunes femmes, il y a déjà malheureusement trop longtemps...» Christophe Chantepy, le directeur de cabinet de son premier ministre Jean-Marc-Ayrault, fait également partie des frères. Sollicité sur le sujet, il n'a pas réagi. »

Une demi-douzaine de ministres sont maçons, sans l'avouer

« Parmi les membres du gouvernement, une bonne douzaine sont présumés francs-maçons, mais seule une petite moitié d'entre eux l'avouent à demi-mot. Quelques-uns ne répondent pas, comme Marylise Lebranchu, Stéphane Le Foll ou Alain Vidalies. D'autres démentent formellement, tels le ministre du Travail Michel Sapin, bien qu'il soit en phase avec les idéaux des loges, ainsi que Benoît Hamon, George Pau-Langevin ou Michèle Delaunay. De son côté, Frédéric Cuvillier, ministre délégué aux Transports, proche du GO, explique qu'il «ne peut pas répondre» aux questions sur le sujet. Initié de longue date, Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense, se contente d'un «no comment» diplomatique, ne souhaitant pas s'exprimer sur ses «convictions personnelles». Même réponse de Victorin Lurel, ministre délégué à l'Outre-mer, membre du GO. Quant à Jérôme Cahuzac, qui reconnaît participer à des «tenues» et dont plusieurs sources au GO attestent son appartenance à cette obédience, il répond joliment, dans une formule très maçonnique: «La courtoisie, et même l'esprit de chevalerie, oblige à ne pas démentir ni à confirmer.»

Plus étonnant, la radicale de gauche Anne-Marie Escoffier, ministre déléguée chargée de la Décentralisation, bien connue à la Grande Loge féminine de France (GLFF), esquive le sujet en nous déclarant d'abord qu'elle ne se sent «pas compétente pour répondre à cette question», avant de dire qu'elle ne souhaite pas s'exprimer! À l'inverse, Manuel Valls est l'un des rares à assumer son affiliation passée. Son entourage confirme son initiation au Grand Orient en 1988 et sa fréquentation des loges jusqu'en 1996. «Il a ensuite quitté la franc-maçonnerie, faute de temps et d'intérêt», précise l'un de ses conseillers. »


Manuel Valls et Jean-Yves Le Drian, deux initiés du gouvernement. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

 

« Mais l'importance de la maçonnerie ne se mesure pas seulement au nombre de ministres initiés, dont la liste ne peut être officielle ni exhaustive. C'est aussi une affaire de réseaux, d'hommes clés dans les ministères ou au Parlement. «L'influence des maçons se développe de manière diffuse, par capillarité, parce qu'on retrouve beaucoup de frères dans les cabinets ministériels, les administrations et les milieux politiques», estime Emmanuel Pierrat, avocat initié au GO et coauteur avec Laurent Kupferman de : «  Ce que la France doit aux francs-maçons... et ce qu'elle ne leur doit pas » (First éditions, 2012). Résultat: des connivences naissent dans les loges, des informations circulent et des petits services s'échangent. La solidarité obligée et le secret maçonnique que partagent les francs-maçons nourrissent, par conséquent, un certain copinage invisible, souvent au détriment de profanes, privés de ces clés d'influence. Bien introduit dans les cénacles de gauche, le GO possède, en ce domaine, quelques longueurs d'avance. »

Les ministères de l'Intérieur et de la Défense, deux fiefs maçons

« Rue de Grenelle, on l'a vu, Vincent Peillon est très inspiré par les idées défendues dans les loges. L'un de ses plus proches conseillers politiques, Marc Mancel, qui officie aux côtés de George Pau-Langevin, la ministre chargée de la Réussite éducative, serait membre du GO. Parmi d'autres «frères» influents à l'Éducation nationale, figure également l'ancien recteur Christian Forestier, qui fut directeur de cabinet de Jack Lang au ministère de 2000 à 2002. Administrateur général du Conservatoire national des arts et métiers et membre du Haut Conseil de l'Éducation, il coprésidait le comité de pilotage des rythmes scolaires instauré par Luc Chatel et il a été nommé en juillet parmi les quatre animateurs de la concertation sur l'école par Vincent Peillon. »

« Place Beauvau, Manuel Valls est en phase avec une administration où l'appartenance aux loges est réputée pouvoir accélérer les carrières. «Sous l'Empire, 90 % des commissaires de police étaient maçons. Cette proportion a diminué pour atteindre environ 10 % aujourd'hui», estime Alain Bauer, criminologue de profession et coauteur de nombreux ouvrages sur la maçonnerie. Lorsque Nicolas Sarkozy dirigeait le ministère de l'Intérieur, il avait justement recours aux «lumières» du frère Bauer, nommé en 2003 président du conseil d'orientation de l'Observatoire national de la délinquance. Claude Guéant, considéré comme plus proche de la Grande Loge nationale française (GLNF), obédience spiritualiste, n'a pas dérogé à cette règle Place Beauvau, s'appuyant quand il le fallait sur les réseaux maçonniques, notamment au sein des syndicats de policiers et de la préfecture de police de Paris. »

Manuel Valls, épaulé par son conseiller Yves Colmou, autre initié au GO, peut compter sur son passé maçonnique pour conforter son assise. «Il n'en a pas besoin pour asseoir son autorité politique», avance l'un de ses conseillers. Mais l'un de ses meilleurs amis, croisé naguère chez les jeunes rocardiens, demeure Alain Bauer, auprès de qui il continue de puiser régulièrement quelques conseils. La nomination de Renaud Vedel, ancien bras droit du préfet de police de Paris Michel Gaudin, comme directeur adjoint de cabinet de Valls, ne serait pas sans rapport avec l'appui dont il a bénéficié de la part de Bauer. Ce dernier, en expert, résume: «La franc-maçonnerie a peu de pouvoir réel ; en revanche, elle a une grosse capacité de résistance. Elle peut faire échouer à peu près tout!»

Le climat est similaire au ministère de la Défense, où les obédiences se livrent, traditionnellement, à des bagarres de prés carrés. «Difficile de nier l'influence maçonnique à l'hôtel de Brienne, siège du ministère», s'amuse l'initié Patrice Hernu, fils de l'ancien ministre de Mitterrand. L'arrivée de Jean-Yves Le Drian et de son directeur de cabinet Cédric Léwandowski, deux frères, au ministère a fait jaser dans les loges. Cédric Léwandowski possède un réseau étendu, constitué au fil de sa carrière: il a, entre autres, travaillé comme conseiller au groupe socialiste à l'Assemblée, chargé de mission auprès du frère député Christian Pierret, chef de cabinet du frère Jean-Jacques Queyranne à la mairie de Bron, assistant parlementaire puis collaborateur du ministre de la Défense Alain Richard, chef de cabinet du président d'EDF, le frère François Roussely, et membre du groupe de réflexion sur la recherche stratégique piloté en 2007 par le frère Alain Bauer. Un CV très maçonnique - que l'intéressé ne commente pas - qui explique en partie sa nomination comme bras droit de Jean-Yves Le Drian! »

Le Grand Orient a repris le contrôle de la Fraternelle parlementaire

« Le Grand Orient peut surtout se targuer d'avoir des relais très solides au Parlement. Historiquement contrôlée par le GO, la Fraternelle parlementaire, appelée Frapar, qui réunit 410 membres de toutes obédiences, dont 150 députés et sénateurs (les deux tiers sont à gauche), avait été récupérée en 2009 par la GLNF, obédience rivale, grâce à l'élection à sa présidence de Bernard Saugey, sénateur UMP de l'Isère. Sous sa houlette, la Frapar s'est un peu réveillée, déposant ses statuts officiels et multipliant les auditions transpartisanes, notamment sur la bioéthique ou la fin de vie. L'échéance triennale du mandat de Saugey et l'arrivée d'une majorité de gauche, au Sénat puis à l'Assemblée nationale, ont sonné la fin de l'ère UMP-GLNF. Le GO a tout fait pour récupérer la présidence de cette fraternelle très politique. Une bataille gagnée discrètement. Lors de l'assemblée générale, le 13 novembre, le député PS du Nord, Christian Bataille, membre du GO, qui avait déjà piloté la Frapar, a été élu président, avec cinq voix d'avance, face à Pascale Crozon, députée PS du Rhône. »

Des intermédiaires aux confluents des loges et du PS

« En coulisses, plusieurs ex-parlementaires ont fait basculer quelques voix. Parmi eux, le septuagénaire Guy Lengagne, membre du GO, officiellement à la retraite à Boulogne-sur-Mer. «Cela m'embêtait un peu vis-à-vis d'une femme éminente, mais je me suis activé pour Bataille», reconnaît l'ex-ministre de la Mer de Mitterrand. Plus vaillant que jamais, l'ancien sénateur centriste Henri Caillavet, qui file sur ses 99 ans, a aussi écrit au même moment à ses collègues de la Frapar pour les inciter à reprendre le combat. «Nous vivons des instants quasi révolutionnaires, a plaidé le nonagénaire. Nous changeons de société. (...) Sans doute, la Fraternelle organisera des débats pour tenter, malgré les oppositions philosophiques et politiques, un texte recueillant autant que faire se peut un grand nombre de nos amis. Je songe à l'énergie, aux injustices sociales et la nécessité de revenir à une plus juste égalité.» Un vrai programme de travail... »

« Par ailleurs, la composition du nouveau bureau de la Frapar a donné lieu à de savants dosages, afin qu'y figurent les députés socialistes Pascale Crozon, Pascal Terrasse, Olivier Dussopt, Brigitte Bourguignon, Odile Saugues, le sénateur socialiste Claude Domeizel et la sénatrice PS Michèle André. Des petits strapontins ont tout de même été laissés à deux sénateurs UMP, Sophie Joissains, élue des Bouches-du-Rhône, et Christophe-André Frassa, représentant les Français de l'étranger. »

« Un autre initié discret figure dans l'organigramme de cette fraternelle: il s'agit d'Alain Simon, au titre du collège des hauts fonctionnaires. Cet homme méconnu est au carrefour de plusieurs sphères de la gauche et de la franc-maçonnerie: ancien des cabinets ministériels de Pierre Mauroy et Christian Pierret, secrétaire adjoint du groupe socialiste à l'Assemblée nationale de 1995 à 1997, actuellement contrôleur général à Bercy, Alain Simon est membre du Cercle Ramadier. Il est surtout l'un des 35 membres du Conseil de l'Ordre du GO, autrement dit son comité de pilotage. Beaucoup d'initiés de la rue Cadet prédisent qu'il sera candidat en septembre 2013 pour succéder comme Grand Maître à José Gulino. Proche du pouvoir, Alain Simon peut d'ores et déjà compter sur quelques poids lourds du GO pour son élection. »

« En attendant cette montée en puissance d'Alain Simon, d'autres intermédiaires s'activent. Alain Bauer ayant perdu le rôle de relais entre les francs-maçons et le pouvoir qu'il tenait sous Sarkozy, c'est Philippe Guglielmi, patron des socialistes de Seine-Saint-Denis, qui officie, en concurrence avec le profane Jean Glavany. Il a fait entrer au PS l'ancien Grand Maître Guy Arcizet, en poste jusqu'à septembre dernier. Ami de Claude Bartolone et lui-même membre de la Fraternelle parlementaire - en tant qu'ancien suppléant d'Elisabeth Guigou -, Guglielmi a surveillé de près l'élection de Christian Bataille. Avec un autre ancien Grand Maître, Patrick Kessel, il avait aussi préparé la venue de François Hollande rue Cadet en novembre 2011. Les déclarations faites sur place par le candidat socialiste en faveur de la constitutionnalisation de la loi de 1905 n'ont guère surpris Guglielmi et ses camarades: ils les avaient en partie téléguidées... Cependant, cette promesse est loin d'être tenue. »

La constitutionnalisation de la loi de 1905 pose problème

« La franc-maçonnerie a des alliés. Mais elle n'a pas tous les pouvoirs. Reçus secrètement en octobre par le secrétaire général de l'Élysée Pierre-René Lemas, grâce à l'entremise de Jean Glavany, José Gulino et quelques dignitaires du GO se sont vu rétorquer que la constitutionnalisation de la loi de 1905 se heurtait à deux obstacles. Juridique d'abord: il est délicat d'inscrire dans la constitution un texte qui coule dans le marbre la séparation des Églises et de l'État et prévoit des exceptions comme le concordat d'Alsace-Moselle. Politique ensuite: remettre en cause le concordat reviendrait à froisser nombre d'électeurs et d'élus dans les régions concernées. »

« Or l'Élysée redoute déjà que les scrutins territoriaux de 2014 soient une bérézina pour la gauche au pouvoir... «Il faut aider le président de la République à comprendre qu'on peut contourner ces obstacles», plaide Gérard Contremoulin, un frère socialiste du GO, anciennement proche du frère Jean-Luc Mélenchon, ardent défenseur du projet. Cependant, le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, a expliqué, lors de l'inauguration de la grande mosquée de Strasbourg, le 27 septembre, que le gouvernement restait attaché au régime concordataire. Bref: le projet de constitutionnalisation de la loi de 1905 aura bien du mal à voir le jour, même si José Gulino continue d'y croire urbi et orbi. »

« En revanche, les loges se sentent revigorées par d'autres batailles en cours. Celui du «mariage pour tous» en fait partie. Promotrices - au nom de l'égalité - de cette ouverture de droits pour les couples du même sexe, certaines obédiences sont prêtes à soutenir le projet de loi sur le sujet. Quitte à faire un peu de surenchère. Les déclarations du cardinal André Vingt-Trois, début novembre, traitant le mariage gay de «supercherie» ont notamment déclenché les foudres du GO. »

Les tentations hégémoniques du GO agacent ses alliés

« En voyage à l'étranger, José Gulino a dicté aussitôt un communiqué dénonçant «les positions arriérées et obscurantistes» et «les amalgames violents et haineux» du président de la Conférence des évêques de France. Effet boomerang: ce communiqué très anticlérical a d'abord chagriné... les autres obédiences maçonniques, qui espéraient un peu plus de concertation! «Le GO a une tentation hégémonique, que ses entrées dans le monde politique renforcent très nettement en ce moment», se lamente-t-on dans plusieurs obédiences. «Les religions ont le droit d'exprimer leurs points de vue. Et nous aussi, mais pas dans l'anathème», précise de son côté Catherine Jeannin-Naltet, la Grande Maîtresse de la GLFF. Une fois ces querelles dissipées, il est probable que les frères et sœurs les plus militants descendront dans la rue pour renforcer le camp des défenseurs du mariage gay. Ils devraient aussi se mobiliser pour soutenir les projets sur l'accompagnement médicalisé de la fin de vie, afin d'aller plus loin que les dispositions strictes prévues par la loi Leonetti de 2005. Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault a confié une mission sur le sujet au Pr Didier Sicard, ancien président du Comité consultatif national d'éthique. Favorables à cette évolution, les loges du GO, de la GLFF et du Droit humain ont déjà planché sur cette question. «Nous avons transmis notre texte sur l'exception d'euthanasie au Pr Sicard et aux parlementaires», explique Jacques Samouelian, le président du Droit humain, satisfait des premières réactions positives. Les frères de la Grande Loge de France (GLDF) ont également fait part de leurs réflexions à qui de droit. Ces obédiences sont moins tapageuses que le GO, mais presque aussi efficaces...  »-

 Source: Le Figaro

Hormis ce florilège illustratif d’une certaine perception du rapport supposé ou réel du Grand Orient de France à la politique, il ne manque pas d’intérêt de relever les fameux « marronniers » des grands hebdomadaires qui savent régulièrement en tirer parti pour augmenter leur audience et leurs ventes. C’est une recette éprouvée et qui marche ! Certains journalistes ont su en faire leur fonds de commerce. Ainsi, dans la rédaction de l’hebdomadaire « L’Express », le blog « La Lumière » de François Koch, toujours le mieux et le plus précisément informé des arcanes de l’Ordre, toutes obédiences confondues, est-il à la fois redouté mais aussi utilisé comme vecteur lorsque cela coïncide avec l’intérêt de complaisants informateurs peu soucieux du respect de la parole donnée. D’anciens Grands Maitres du GODF, volontiers prolixes, n’hésitent pas à faire valoir aujourd’hui qu’ils ne sont soumis à aucun devoir de réserve, alors même que d’anciens hiérarques des Hauts Grades du Rite Écossais Ancien Accepté se sont vu opposer par eux-mêmes, de façon quelque peu sélective, une telle astreinte. Liberté, Égalité, Fraternité restent néanmoins inscrits en lettres d’or au frontispice du GODF. Et c’est très bien ainsi. Au registre des journalistes qui entretiennent une « rubrique » sur la Franc-maçonnerie, il s’impose de citer aujourd’hui Sophie Coignard, grand reporter à l’hebdomadaire « Le  Point », auteur de livres d’investigation et à sensation, dont le bestseller « L’omerta à la française »  (Ed. Albin Michel, octobre 1999). Elle a consacré « au contre-pouvoir maçonnique » un ouvrage à fort retentissement médiatique, intitulé « Un État dans l’État » (Ed. Albin Michel, mars 2009). Sa présentation est éloquente : « La franc maçonnerie ? Un vrai contre-pouvoir qui apparait rarement en pleine lumière ». Selon elle, « derrière l’apparence des rituels parfois désuets », ... « les frères s’organisent de façon très moderne pour s’entrainer et exercer leur influence dans toute la société ».Elle en conclut à « l’existence d’un immense réseau comptant près de 150 000 personnes, pesant notamment dans la police, la justice et les affaires sociales ». Sa thèse repose sur « l’existence de véritables fiefs francs-maçons, comme parmi bien d’autres la Poste, Veolia ou le Crédit Agricole…Cet univers méconnu compte des catholiques fervents et des athées militants. Il abrite des loges d’élite inaccessibles au commun des mortels et des rivalités bien cachées». Voilà pour sa théorie des réseaux et de leur force occulte… Quant au « ciment de cet État dans l’État », elle l’attribue au « secret d’appartenance d’autant plus jalousement gardé que les frères occupent un poste élevé dans la hiérarchie sociale » Bref, plutôt qu’une révélation, un « document choc » faisant la part belle aux fantasmes et aux demi-vérités, mais aussi bien aux scandales dénoncés par le GODF et qui ternissent l’image d’un Ordre cultivant les vertus de la morale républicaine. Certaines affaires politico-financières, impliquant le plus souvent des personnalités de la Côte d’Azur, ont très légitimement ému de hauts magistrats, tel le Juge très médiatique Éric de Montgolfier qui, à de nombreuses reprises, a également stigmatisé publiquement ces réseaux affairistes liés trop fréquemment à la GLNF. C’est aussi pour s’en démarquer que le GODF avait, à un certain moment déconseillé à ses membres, sinon  proscrit, les adhésions de ses membres aux « Fraternelles », parfois viviers de rencontres trop avantageuses pour être véritablement honnêtes ni conciliables avec les exigences éthiques maçonniques. Le retentissant scandale impliquant au printemps 2013 le frère Jérôme Cahuzac, Ministre délégué aux Finances du gouvernement socialiste dirigé par le Premier Ministre Jean-Marc Ayrault, atteste qu’aucune obédience n’est immunisée contre des dérives individuelles. Et qui pourrait s’en étonner ? Sauf que les hautes ambitions proclamées par l’Ordre pour plus de justice sociale et une impartialité exemplaire font une obligation d’autant plus sacrée à ceux qui y souscrivent, qu’ils le font librement en sachant aussi le préjudice considérable qu’ils portent à l’Ordre dans son ensemble lorsqu’ils sont pris en flagrant délit de violation des préceptes érigés en doctrine morale. Dans le cas de Jérôme Cahuzac, même s’il bénéficie jusqu’au prononcé du jugement de la sacro-sainte présomption d’innocence, le Conseil de l’Ordre, au vu de ses confessions, n’a pas hésité un seul instant pour le suspendre de l’obédience. Et comme par hasard, il est rapidement apparu que l’entrée de Jérôme Cahuzac au GODF était aussi passée par les réseaux fraternels des laboratoires biologiques mêlant étrangement les intérêts de l’industrie pharmaceutique et ceux des milieux des fraternelles liées à ce secteur d’activités. Le tout sous le haut patronage d’un frère d’influence engagé politiquement au parti radical-valoisien (droite modérée),  plus connu pour son activisme en ces domaines de lobbying que pour son implication strictement maçonnique avérée dans l’obédience. Ce qui nous renvoie aux considérations  de Patrice Burnat et Christian de Villeneuve précédemment exposées.

Surfant sur cette vague porteuse, la journaliste Sophie Coignard ne pouvait résister à la tentation de publier un nouvel ouvrage consacré à ses plus récentes investigations et sobrement intitulé « Les francs-maçons » (Éditions La Béotie, 2013, Paris). Elle s’intéresse elle aussi, à l’instar du Figaro,  à la présence de francs-maçons autour du Président François Hollande pour constater qu’il y en a davantage que dans les gouvernements précédents. «  Trois ministères régaliens sur quatre accueillent des francs-maçons, un ratio qui n’a jamais été égalé sous la Cinquième République. » Et de poursuivre, dans un entretien accordé au blog « Atlantico » : « Le Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, originaire de Barcelone, ne fait pas mystère d’avoir été initié dans sa jeunesse au Grand Orient de France. La Garde des Sceaux, Christiane Taubira, appartient à la Grande Loge Féminine de France. Le Ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, est depuis longtemps membre du GODF, comme l’étaient deux de ses célèbres prédécesseurs, Charles Hernu et Pierre Joxe sous la Présidence de François Mitterrand. Un seul ministre, celui de l’Outre-mer, Victorin Lurel, reconnait ouvertement son appartenance au GODF, où il a été initié dans les années 1980 en Guadeloupe, dans la Loge « Acacia des Tropiques ». …Pendant la campagne électorale présidentielle, c’est lui qui a accompagné le candidat François Hollande pour une Tenue blanche fermée au Grand Orient de France, rue Cadet. Cette obédience se taille la part du lion dans les rangs ministériels puisqu’elle compte aussi dans ses rangs, entre autres, Michel Sapin, le Ministre du Travail et Alain Vidalles, chargé des Relations avec le Parlement…et jusqu’au scandale l’impliquant très récemment, Jérôme Cahuzac, au Budget ».

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Le Premier Ministre, Jean-Marc-Ayrault, n’est pas initié, mais il a toujours compté de nombreux frères dans son entourage, tant à la Mairie de Nantes que parmi ses conseillers à Matignon, tel son directeur de cabinet, Christophe Chantepy. »

« Quant à l’influence politique immédiate du Grand Orient de France, mesurée à l’aune des textes votés depuis un an de gouvernement socialiste, notons qu’il a proposé avec succès l’enseignement de la morale laïque à l’école, mais il n’est pas parvenu à faire modifier la Constitution comme il l’espérait. Certes le candidat François Hollande avait bien retenu dans ses 60 engagements pour la France, sur proposition du Grand Orient de France et des cercles militants laïques qui en sont proches, l’idée d’inscrire dans la Constitution les principes fondamentaux de la loi de 1905 sur la laïcité, mais il y a renoncé une fois élu. En effet, cette disposition obligeait à revenir sur le régime concordataire en vigueur en Alsace-Lorraine depuis Napoléon. L’Alsace-Lorraine n’était pas française en 1905, quand a été promulguée la loi de séparation des Églises et de l’État. En revanche, le président de la République a institué, en décembre 2012, un Observatoire de la laïcité, initié par Jacques Chirac quand il était à l’Élysée.

Un survol des lois étudiées dans les loges du GODF donne une indication révélatrice d’impulsions politiques fortes déjà anciennes ; nous ne ferons ici qu’un rapide rappel de celles ayant jalonné la vie de la République au XIXème et au début du XXème siècle : 30 juin 1881, liberté de réunion ; 28 mars 1882, enseignement primaire obligatoire ; 21 mars 1884 légalisation des syndicats professionnels ; 5 avril 1884, organisation communale ; 27 juillet 1884, légalisation du divorce ; 20 juillet 1886 développement des caisses de retraites pour la vieillesse ;2 novembre 1892, règlementation et limitation du travail des femmes et des enfants ; 30 novembre 1894, première loi sur les habitations à loyer modéré ; 9 avril 1898, organisation des sociétés de secours mutuels et loi sur les accidents du travail ; 1er juillet 1901, liberté d’association ; 10 juillet 1901, assistance judiciaire ; 9 septembre 1901, séparation des Églises et de l’État ; 3 avril 1910, retraites ouvrières et paysannes, ancêtre et précurseur de la sécurité sociale. Cependant, si cette influence directe des votes du Convent n’est plus guère perceptible aujourd’hui, certains ténors de la Franc-maçonnerie n’en ont pas moins continué de marquer l’évolution de la société au cours des dernières décennies, le Grand Orient se prévalant toujours, à tort ou à raison, de cette part d’influence ambitionnant d’améliorer la société. Henri Caillavet, passé à l’Orient eternel à l’âge de 99 ans au début de l’année 2013, compte au nombre des francs-maçons les plus connus à ce titre. Ancien Ministre, Sénateur, président du Comité Laïcité République, fondé en 1990 par le Grand Orient de France, il est à l’origine de la loi instituant la Commission Nationale Informatique et Libertés (C.N.I.L.) protégeant et régulant l’usage des données personnelles, du texte législatif autorisant le divorce par consentement mutuel, de celle sur les greffes d’organes ainsi que de lois relatives à la fin de vie, de même que sur la dépénalisation de l’homosexualité. Jusqu’à sa mort, il aura poursuivi inlassablement son combat politique en faveur d’une approche plus solidaire des rapports sociaux pour gagner de nouveaux espaces de liberté. Avocat infatigable et médiatisé de causes parfois controversées (la procréation médicale assistée, la thérapie génique ou encore le décryptage du génome, les expérimentations sur l’embryon, l’euthanasie), il s’était aussi prononcé sur une complémentarité indispensable des échanges économiques Nord-Sud et Est, contre les ravages de la spéculation financière, comme ceux de la pauvreté et de la drogue, mais aussi contre les intégrismes de tout poil. Maçon emblématique et en quelque modèle d’une influence moderne de la franc-maçonnerie sortie du silence injustement « honteux » de paraitre hors du Temple, il rétorquait, lorsqu’on l’interrogeait sur « le pouvoir maçonnique »: « Il n’existe pas » pour concéder aussitôt « une véritable influence maçonnique qui se situe au plan du seul profit de l’humanisme laïque, qui se caractérise par le respect de la dignité, de la responsabilité, de la solidarité et de la liberté de l’homme ».

Quelle perception l’opinion publique française a-t-elle aujourd’hui de l’influence politique de la franc-maçonnerie ? Tel est l’objet d’une récente enquête effectuée au mois de mai 2013 sur un panel de 2504 sondés par le think tank britannique Counterpoint en partenariat avec le CEVIPOF (Centre de recherches de l’Institut des Sciences Politiques de Paris) Résultat : 27,03 % d’entre eux estiment que la Franc-maçonnerie « tire les ficelles des décisions gouvernementales » .

 

Ce panorama serait très incomplet si nous faisions l’impasse sur la politique extérieure. En ce domaine, le GODF oscille au gré des préférences et sensibilités de ses Grands Maitres, entre une tentation plutôt dominante, consistant soit à exporter « un modèle français » - sous-entendu celui du Grand Orient de France - en créant carrément à l’étranger des Loges de l’obédience,   soit plus rarement en apportant son concours aux Maçons  aspirant  à créer une obédience nationale. La tentation impérialiste, dont l’Obédience n’a pas le privilège, mais ce n’est guère une excuse, s’inscrit volontiers dans la lignée des épopées messianiques postrévolutionnaires de la fin du XVIIIème siècle et des armées révolutionnaires exportant la Révolution et ses idéaux à travers l’Europe. Le lyrisme qui accompagne cet élan est tout à fait éloquent lorsqu’on entend parler de cette fameuse « République universelle » dont les contours sont exposés dans le « Manifeste » après l’avoir été dans un livre qui a justement suscité beaucoup de sarcasmes. Le « modèle français » est alors assorti d’épithètes « démocratique » (comme si l’Ordre maçonnique avait jamais été cela, ou encore « laïque à la française » (moyennant quoi l’impasse est allégrement faite sur la Belgique ou la Turquie, sans parler de la tradition bolivarienne). En Afrique, plus particulièrement, mais ailleurs en Europe notamment, le GODF a donc créé et établi des Loges. Dans des pays dans lesquels le GODF n’entretient aucune relation obédientielle, comme c’est le cas aux États-Unis d’Amérique ou au Canada, rien de plus normal. Ceci répond à une demande, essentiellement d’ailleurs de Français expatriés qui perpétuent ainsi, loin de la Mère Patrie, une pratique de la vie maçonnique dont ils eussent été privés autrement. C’est ce qui avait conduit un Grand Maitre de passage aux États-Unis d’affubler ces Ateliers de « Loges de confort ». Ce que les frères français de New York, Washington, Los Angeles ou San Francisco apprécièrent à sa juste valeur...Plus problématique reste  l’implantation de Loges en terres étrangères, là où l’Obédience entretient cependant aussi des relations amicales et fraternelles, dument sanctionnées par des Traites d’amitié avec des puissances maçonniques libérales. Pour se donner bonne conscience, ses hiérarques font volontiers valoir que ces implantations répondent à une demande de nationaux étrangers locaux ne se reconnaissant dans aucune des obédiences nationales de leur propre pays. Cette dialectique privilégiant le dissensus plutôt que le contraire, obéit, outre la superbe obédientielle,  aussi à une logique peu conforme avec les grands principes pourtant proclamés dans de vertueux discours: respect de la souveraineté et des identités culturelles nationales. En Europe de l’Est et Centrale, cette politique a produit des effets contrastés, sinon désastreux, si l’on en juge par les conséquences sur le paysage maçonnique en Tchéquie et Slovaquie, mais aussi en Pologne. Tous gardent le souvenir de leur « étonnement » lorsqu’à l’occasion d’une fameuse réunion européenne à Bruxelles, des représentants maçonniques de ces pays  s’entendirent donner, par le Grand Maitre du GODF d’alors, des leçons es « laïcité à la française » ou, comme l’on voudra, de « pensée adogmatique conforme ». C’était à la fin des années quatre-vingt-dix  et chacun comprendra aisément, que des citoyens européens fraichement libérés, à peine dix ans plus tôt, du joug soviétique subit durant les décennies d’après-guerre, apprécièrent modérément cette posture peu respectueuse de leur souveraineté comme de leurs identités culturelles. Ce fut un des facteurs déclenchant de la rupture, intervenue quelques années plus tard avec l’obédience tchèque, pourtant installée à l’origine par le GODF, juste après la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui, la doctrine du GODF a heureusement évolué et il suffit pour s’en convaincre de lire un extrait du fameux récent « Manifeste » cité précédemment, même si ce passage ne concerne qu’indirectement ce qui est visé ici et se rapporte en priorité à la sphère profane: « Nous réaffirmons haut et fort la primauté de la liberté absolue de conscience et celle de ses corollaires, la liberté de pensée, la liberté d’expression ou le droit à la contestation des dogmes. Ils assurent à chacun, dans un cadre protégé, la possibilité de développer le libre arbitre et la plénitude du rapport avec autrui. Les auteurs de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen de 1789 faisaient de la libre communication des pensées et des opinions l’un des droits les plus précieux de l’Homme. En matière de religion, par exemple, nous n’opposons donc pas une vérité, révélée, à d’autres. Nous posons simplement la liberté de croire ou de ne pas croire. Nous ne professons pas la tolérance, liberté surveillée qu’accorde l’un (qui pense détenir la vérité) à l’autre (qui est dans l’erreur). Nous promouvons une construction mutuelle, qui s’appuie sur le respect total de l’autre et de sa position contradictoire. Sans révérence cependant car nous accordons en effet à chacun la latitude de penser différemment, de contre-argumenter, de critiquer, voire de railler, dans la forme qui lui convient aussi caricaturale soit-elle ». La doxa qui vaut aussi dans les rapports inter obédientiels a donc évolué vers un strict respect, y compris des sensibilités en matière de spiritualité.

 

Pour autant, la complexité du sujet demeure avec toutes ses ambigüités aussi. Les Loges préexistantes du GODF en terres étrangères demeurent y compris en Espagne et en Italie, alors même que des relations amicales et fraternelles sont entretenues entre des Obédiences nationales souveraines et le GODF. Il est vrai que le poids des mauvaises habitudes est l à et que le cours des choses ne se modifie pas du jour au lendemain.

L’Europe institutionnelle, quant à elle, a longtemps été négligée par le GODF,  tout comme la politique étrangère, plus généralement, véritable parent pauvre de l’Obédience. Aujourd’hui, et ce depuis quelques années seulement, elle suscite un intérêt nouveau qui n’est pas sans lien avec l’Article 17 du Traité de Lisbonne ouvrant un espace à la participation des Obédiences maçonniques au dialogue et à la consultation sur certaines thématiques avec la Commission Européenne. Rien n’est cependant moins évident et la COMALACE (Contribution des Obédiences Maçonniques Européennes  Libérales et Adogmatiques à la Construction Européenne), structure regroupant des individualités maçonniques qualifiées, mais non nécessairement  mandatées par les Obédiences, est devenu un interlocuteur de la Commission Européenne (BEPA : Bureau des conseillers de politique européenne) qui déroute le Conseil de l’Ordre du GODF lorsqu’il ne l’indispose pas en raison de son « absence de légitimité ». C’est la principale raison  ayant motivé la création conjointe par le GODF et le Grand Orient de Belgique, de l’AME (Association Maçonnique Européenne) en 2011. En effet, cette structure est supposée exprimer à Bruxelles le seul « discours autorisé » des Obédiences. Cependant, la brièveté des mandats électifs des Grands Maitres du GODF (dans le meilleur des cas, trois ans, mais parfois un an seulement) constitue un véritable obstacle à la conceptualisation et à la conduite d’une ligne politique cohérente, durable et lisible. La durée encore plus éphémère des mandats des Grands Secrétaires aux Affaires Extérieures rend l’option AME encore plus précaire et prive l’Obédience d’une précieuse continuité de sa politique extérieure et européenne, en l’occurrence.

Des fluctuations également peu propices à une politique extérieure construite, suivie et ne s’inscrivant pas dans le court terme, peuvent être également constatées au CLIPSAS (Centre de Liaison et d’Information des Puissances Maçonniques Signataires de l’Appel de Strasbourg). Cette structure, pourtant voulue et impulsée à l’origine par le GODF en 1961 à Strasbourg, a, elle aussi, subit les aléas de choix conjoncturels changeants. C’est ainsi que le GODF après avoir claqué la porte à Santiago du Chili en 1996 en est resté absent jusqu’en 2011. Personne ne s’étonnera qu’en conséquence, il y ait perdu une part importante de son influence à l’échelle universelle. Aujourd’hui, le GODF a réintégré le CLIPSAS et il aspire à en redevenir l’un des principaux moteurs car il est aussi un des contributeurs majeurs de cet organisme victime d’une « nucléarisation » des Obédiences rendant sa lisibilité plus incertaine. C’est cependant l’unique forum maçonnique international regroupant la famille des Obédiences libérales, ce qui lui confère une importance stratégique  dont personne ne doutera guère. 

Globalement, le GODF prend aujourd’hui la politique étrangère un peu mieux en compte que par le passé. Encore que certains anciens Grands Maitres, tel Francis Viaud, aient, eux aussi, mais de façon trop épisodique et éphémère, perçu toute l’importance qui s’attache à un dialogue maçonnique dépassant les frontières de l’Hexagone comme le cadre nécessairement restreint de chacune des grandes familles de l’Ordre. Il alla même jusqu’à s’enhardir à prendre langue, sans illusion aucune ni même sans conditionnalités, avec les Obédiences « régulières» anglo-saxonnes. Mais  les Loges ni le Conseil de l’Ordre en saisirent-ils alors bien l’importance ?  Signe de temps nouveaux, la création récente d’une Loge de Recherche portant le signe distinctif « AD EUROPAM » et ici ou là, mais encore en nombre très restreint, celle concomitante de quelques groupes d’études dédiés à cet espace de l’Europe des 27 dans lequel les francs-maçons ont vocation à travailler de concert. Il faut y voir une source d’espoir en faisant sien la devise ambitieuse et réaliste de Guillaume Le Téméraire : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».

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*) On mesurera ici toutes l’ambigüité de cette relation en lisant un extrait de ce que Léon Trotski écrivait dans son fameux rapport sur la place des francs-maçons dans le parti communiste :

« Beaucoup de fonctionnaires du parti fréquentent des loges maçonniques . Naturellement, ils ne cachent pas là-bas leur communisme de façon à le rendre convenable pour les frères bourgeois, acceptable pour cette société si délicate, aux nerfs si raffinés. Maeterlinck, le poète, a dit une fois qu’en cachant son âme parmi les autres, on finit par ne plus se retrouver soi-même. Eh bien, quand on est dans un milieu pareil et qu’on a modifié ses opinions selon les goûts exquis de ces frères raffinés en politique radicale, on finit par ne plus retrouver sa véritable physionomie de communiste révolutionnaire ».

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Article  publié dans la revue "Cultura Masonica" n° 15 de juillet 2013

dans le cadre d'un numéro spécial consacré au Grand Orient de France.

 

 

Alain de KEGHEL, Diplomate de carrière en retraite

Initié au GODF en 1962

Ancien Conseiller de l’Ordre, Passé Grand Commandeur  du Supreme Conseil, Grand Collège du R.’.E.’.A.’.A.’.-GODF

Secrétaire Général du Conseil Européen des Grands Commandeurs