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LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

 EST-ELLE   LA SEULE VOIE   

POUR  ASSURER L'AVENIR DE L'HOMME..,

 

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Il est en histoire, des dates symboliques qui, même mythiques, permettent de prendre des repères et de mieux apprécier des distances: Ainsi en va-t-il du changement de millénaire. Si la grande peur de l'an mil n'eut, sans doute, pas ces airs d'apocalypse que Michelet se complut à décrire, du moins témoigne-t-elle de ce sentiment profond qu'avaient les populations d'appartenir à une humanité vieillie, usée par un temps qui tirait à sa fin, dans un monde dont l'effondrement semblait imminent.
 
À l'aube du troisième millénaire, en revanche, et malgré des motifs évidents d'inquiétudes, l'optimisme est de commande, par- tout affiché ou insinué, Maître de sa pensée et de son action, l'homme paraît en passe d'assurer son emprise sur la matière et de relever les défis ancestraux du temps et de l'espace, de la vie et de la mort.
 
Désenchaîné de son rocher, Prométhée porte haut le flambeau qui éclaire les voies du futur. Les portes de l'an 2000, croit-on, vont s'ouvrir sur un nouveau monde, magique et rayonnant: le monde des sciences et des techniques, triomphe de l'homme et de la raison. Car la science, grand pourfendeur d'obscurantisme et de mythe devant l'histoire, a pris le relais de la religion et se met, à son tour, à sécréter sa propre mythologie, voire sa mystique.
 
La science, et son corollaire technologique, apparaît à l'évidence comme le plus beau fleuron de la civilisation occidentale. En elle, convergent et aboutissent les différentes voies sur lesquelles se sont illustrés les peuples et les siècles qui composent notre histoire. Elle synthétise la plus haute théorie et la pratique la plus efficace, les spéculations sur l'intelligible et l'investigation du sensible, le génie individuel et l'idéal démocratique, l'empirisme et le rationalisme, l'allégeance à la nature et la domination de celle-ci. Si les civilisations dispersées sur le globe et dans le temps, coopèrent à la production d'un patrimoine commun, la science est certainement notre meilleure contribution à cette promotion universelle de l'homme.
 
Mais son succès même, sa valeur transcendante et son rôle fondateur dans nos sociétés l'exposent à une déviation mythologique. Toute communauté, en effet, a besoin de mythes qui lui fournissent les références nécessaires pour penser son instauration, pour fonder son identité et pour justifier ses prescriptions, ses valeurs et les rapports entre ses membres.
 
Ainsi le mythe met-il généralement en scène, des dieux ou des héros, démiurge des origines, qui jettent les bases de l'ordre nouveau. Il retrace leur épopée légendaire qui fixe, dans l'imaginaire collectif, les signes et les modèles de communication. Il détermine enfin les rites, les règles du jeu social, et les paradigmes sur lesquels se modulent les comportements. Or, si la science héritière de la rationalité des philosophes grecs, prétend, comme ceux-ci, rompre avec la religiosité du système mythique, son hégémonie dans les sociétés modernes la met en situation d'assumer les fonctions dont elle a chassé les tutélaires traditionnels. A l'ère des sciences et des techniques, les dieux et thaumaturges ne font plus recette. Mais la société ne peut fonctionner si, en elle, les lieux du pouvoir symbolique restent vacants. Pour recouvrir le modèle ancestral qu'elle a rendu caduc, la science est donc sommée d'en recouvrer les attributs. Ici comme ailleurs, la révolution s'accompagne en sous-œuvre, d'une restauration, car jamais on ne brise le cours du temps, qui s'écoule continûment.

Ainsi, quand Auguste Comte salue, avec tout le XIXe siècle, la révolution scientifique et l'avènement de l'état positif, il confie à la science le soin d'assurer, dans l'ordre religieux et politique, la relève des mythes ou idéologies périmés. C'est dire que, s'il consacre la rupture et instaure un nouvel ordre de l'esprit, il ne méconnaît pas les besoins irrationnels de l'homme et de la société. La politique positive visera chez lui à une gestion rationnelle et compétente des rapports sociaux et  religion, à rassembler les individus dans le grand Être qu'est l'Humanité historique. Or, la science elle-même, dès qu'on la conçoit comme un tout cohérent et qu'on en tire des modes de représentation et de comportement, joue le rôle d'un mythe. Logiquement, certains disciples d'Auguste Comte vont pousser la doctrine positiviste jusqu'au scientisme, c'est-à-dire un absolu dans l'ordre du savoir et du pouvoir qui lui confère statut de mythe.
 
La science est alors substituée à toute forme de connaissance et son empire s'étend à tous les domaines de la vie et de l'action. Elle occupe le lieu originel d'où elle prétend tout fonder et régenter. Les hommes de science deviennent les figures légendaires d'une nouvelle geste qui célèbre les pionniers de l'humanité moderne. Les idées, images et valeurs scientifico-techniques constituent l'arrière-plan de référence dont la société a besoin pour coder tout ce qui, en elle, fait sens et communique. La procédure expérimentale et opératoire devient le canon d'un nouveau rituel qui normalise toutes les pratiques: éducative, politique, juridique, thérapeutique, culturelle... La science virant au mythe, tend donc à constituer la trame de tout le tissu social.
 
Comme tout mythe, le scientisme a ses prêtres et ses prophètes. Mais il est essentiellement un phénomène anonyme et diffus, parce qu'il répond au besoin qu'a notre société moderne d'assurer son identité et son unité.
 
C'est dire que s'il apparaît à juste titre comme une perversion de la science et une méconnaissance de ses limites, cela est imputable non à la science elle-même, mais à la société qui ne peut manquer d'exploiter à ses propres fins, une q3uvre dans laquelle elle s'admire et voudrait se refléter. C'est dire aussi que le scientisme est vivace, que, profondément enraciné dans la société, il résiste aux épreuves et aux condamnations, et qu'il poussera sans relâche dans les têtes et dans les. mœurs tant que la société ne diversifiera pas ses valeurs. Mais s'il sert les intérêts de la société, il dessert ceux de la science, qui se voit ainsi détournée et falsifiée. Les idées que produit la science, relatives et provisoires, se transforment en idoles; l'œuvre de culture devient objet de culte; les théories, des théologies; la soumission à la raison, la démission de la raison. Le succès total de la science représente donc paradoxalement, le plus grand risque pour elle, puisqu'il la ramène au plan du mythe qu'elle entend dépasser.

Car, loin de fonder la société, la science est un pur produit de celle- ci. Elle n'appartient pas, comme les héros civilisateurs des mythes, à cet ordre transcendant, à cet ailleurs originel qui est en deçà du temps et de l'espace. Œuvre des hommes, élaborée par une culture et des sociétés particulières, elle est historiquement et géographiquement située. Elle porte donc la marque de ce contexte dans lequel elle voit le jour et se développe et, entachée d'une telle relativité, elle ne peut fournir les connaissances absolues qu'exige le mythe.

Mais le rôle de la science est-il de nous dévoiler ces connaissances absolues et ultimes? Voir ou posséder la vérité toute nue, la soumettre à nos désirs! Fantasme de mâle ou de conquérant: faire tomber les voiles un à un, saisir l'intimité sans défense...

En soph ! Après avoir ouvert les dix portes cabalistiques, après avoir cru contempler le centre de l'idée, la onzième ne débouche que sur les immensités glacées de l'infini. Quelle illusion! Ou bien cette nudité dévoilée n'est que chair crue et muette dénuée de signification, soumise à toutes les exploitations. Ou bien elle se voile dans un mystère encore plus impénétrable et insondable. La nudité ne livre aucun secret; seul le voile révèle un sens, au demeurant prompt à s'évanouir.
 
Et c'est ainsi que la vérité se dévoile et se revoile sans cesse. Car la réalité ne se contente pas de répondre aux questions qui lui sont posées, mais c'est la nature même des questions posées qui détermine la réalité.
La science établit ce dialogue avec le réel, et la culture peut donner un sens à tel phénomène naturel, ou faire d'une donnée brute une énigme à déchiffrer. Ordo ab chao!
 
L'occident est un accident. Et ce slogan marque les limites et la relativité de notre culture, dont le développement et l'enrichissement sont le fait de rencontres, historiques et fécondantes, avec d'autres civilisations. S'il est certain que la science, en tant que mode de connaissance bien particulier, est née en Europe, elle n'est pas sortie; transcendante et désincarnée, toute armée de la tête de Jupiter. Ce serait là une vision spontanément colonialiste, sous couvert d'universalité. Cette apparition est bien souvent encombrée de ces brumes auro- raies qui magnifient nos mythes.

Pourquoi donc l'esprit et l'institution scientifiques sont-ils donc apparus en Europe et pas en Chine, par exemple? Quelle conjonction de forces,et de chance a rendu possible cette émergence? Du II° siècle avant notre ère jusqu'au moyen âge, la Chine a procédé à des inventions technologiques capitales, qui lui assuraient une avance indiscutable sur le reste du monde. C'est à la fois la poudre à canon et la chimie des explosifs, la boussole et des recherches sur le magnétisme, les mécanismes d'horlogerie et le système équatorial en astronomie, le sismographe... Dans le domaine technologique, on pourrait également citer l'étrier et le harnais, la brouette, la maîtrise du fer et de l'acier, et bien sûr l'imprimerie... Introduites souvent beaucoup plus tard en Europe, ces découvertes ont eu un impact révolutionnaire et lui ont permis un essor rapide.

Pourquoi la Chine a-t-elle
Il manqué Il sa révolution scientifique, laissant à l'occident le bénéfice de cet heureux accident qui lui a permis d'asseoir sa suprématie actuelle?
 
En fait, si la Chine n'a pas développé de science, c'est, qu'au vu de ses propres valeurs, elle n'en avait pas besoin.
 
Plus précisément, cette stagnation est le fruit du divorce entre les deux modes de pensée: le confucianisme et le taoïsme, lui-même reflet de toute l'organisation socio-économique. Dans un tel contexte, la notion de lois de la nature, qui est au fondement de l'entreprise scientifique, n'a pu se développer. En effet, elle conjoint l'idée d'une prescription rigoureuse et précise, à laquelle l'homme, soucieux d'ordre et de stabilité, a besoin de se référer, et celle d'une description fidèle et objective d'un ordre naturel extérieur à l'homme. Or ces deux idées restent disjointes en Chine: la conception confucéenne privilégie la première à l'exclusion de tout intérêt pour la nature, tandis que les taoïstes s'absorbent dans la contemplation de la nature en disqualifiant d'avance la prétention humaine à la codifier. Tout au plus conçoivent-ils une loi de la nature comme harmonie spontanée et modèle régulateur.

La pensée occidentale, pour sa part, fera appel à un Dieu transcendant, législateur du monde et caution des ambitions humaines, pour surmonter le hiatus entre la subjectivité de l'esprit humain et la réalité objective qu'il vise à assimiler, et fonder la science moderne. Même dans une science, qui se veut laïque et agnostique, la notion de lois de la nature renvoie à un vieux fonds religieux d'où elle tire cet élément de commandement qui lui est essentiel: la science ne se développe que si l'homme est persuadé qu'il est le maître la nature, des arbres et des poissons, des montagnes et de tous les êtres vivants.

Mais de quelle source est issue notre science? Classiquement les trois ruisseaux possibles sont: Babylone, l'Égypte et la Grèce.
 
Les sources grecques situent l'apogée de Babylone en 1800 avant JC, sous le règne d'Hammourabi, resté célèbre grâce au code écrit qu'il imposa à son royaume. De ce qu'on en connaît, la science babylonienne n'a rien de commun avec l'acception moderne. Par exemple, les tablettes traitant de l'astronomie ou de la médecine tiennent plus du recueil de recettes que d'une vision cohérente de l'univers.

La revendication d'une origine égyptienne ne paraît pas mieux fondée. Pendant trois millénaires et malgré quelques périodes d'éclipse, l'Égypte fut un royaume uni, solidement administré, riche oasis protégée par le désert. Elle produisit une brillante civilisation, dont témoignent les pyramides, les hiéroglyphes, les calendriers et l'art d'embaumer. Tout cela atteste le souci spirituel des anciens Égyptiens d'assurer la survie après la mort. Bâtisseurs, prêtres, arpenteurs exploitèrent, avec efficacité, observations et recettes empiriques. Mais ils ne semblent n'avoir éprouvé aucune curiosité purement intellectuelle et ne constituèrent aucun corpus de savoir théorique.

Restent à examiner les titres de paternité de la Grèce.

Partons tout d'abord avec Michel Serres sur les traces de Thalès, auteur du théorème du même nom, face à l'orgueilleuse pyramide de Kheops, qu'il doit mesurer. Cette histoire préfigure en plusieurs points la science moderne: elle met en garde contre la domination du concret et justifie la stratégie du détour par l'abstrait. Elle manifeste de plus une vision objective de la nature.

Mais ce que dit le théorème de Thalès va plus loin: la loi est la même pour tous les corps, les apparences ne comptent pas. Pas de science sans invariance, identité, égalité.

Or, l'existence des similitudes ne doit pas nous masquer qu'entre la science grecque et la nôtre, les ruptures sont plus essentielles que les
continuités. Les principales s'expriment par deux mots: expérimentation et mathématisation. Malgré des idées fécondes et des contributions impérissables, la science grecque est, d'une part, restée cantonnée dans la théorie, dédaigneuse des validations expérimentales et des applications pratiques. Et d'autre part, elle a tant vénéré les nombres et les idéalités mathématiques qu'elle n'a pu envisager de les appliquer dans le monde matériel. En témoignerait symboliquement le divorce de Platon et d'Aristote: le second construit une science encyclopédique, systématique, riche d'observations, mais purement qualitative, tandis que le premier se passionne pour Ils mathématiques, mais en en faisant un moyen de purification pour âme qui se détourne du monde sensible.

La pensée grecque n'a pas donc pas opéré la synthèse des mathématiques et de l'expérience. Dans la mesure où elle échoue à intégrer le sujet et l'objet, la théorie et la pratique, elle ne peut que laisser hors de son champ, le problème de l'assimilation et le statut de la représentation.
 
En simplifiant (peut-être à l'extrême), nous pourrions convenir que, dans son acception moderne, la science ne va naître qu'à la faveur de la renaissance. Galilée en est le symbole et le héros.
 
La révolution galiléenne répond à plusieurs critères: c'est tout d'abord la mathématisation de la science, permettant" d'écrire le livre de la nature en termes géométriques "; le rôle important laissé à l'expérimentation, par exemple pour étudier la chute des corps.
 
Galilée, tenant de la vision copernicienne, n'a pas hésité à solliciter les faits, voire à faire des entorses à la méthode et à user de propagan- de pour discréditer le système de Ptolémée. Même si tout était bon pour secouer l'inertie de l'institution scientifique, l'œuvre de Galilée met bien en évidence que toute science n'est que de l'ordre de la représentation. Elle n'est pas le discours des faits ou l'expression du réel, mais la mise en forme irréductiblement humaine, sociale, culturel- le de ceux-ci, et, parfois, une mise en forme qui appelle, ou admet coup de pouce ou coup de force, au mépris de toute méthode a priori.
 
Enfin, Galilée se rattache à la tradition des artisans et ingénieurs de la Renaissance: il détruit la vision aristotélicienne d'une nature orga- nique au profit d'une nature mécanique, aussi régulière qu'une machine.
 
Mathématisation, expérimentation, représentation et mécanisme sont les traits qui marquent la rupture entre toute science antérieure et ce que nous qualifierons de science moderne. Mais Galilée est homme de son temps, et c'est pourquoi il est un symbole et non une exception. Avec lui et autour de lui, c'est tout le climat intellectuel qui est en train de se modifier: nature des questions, source, formulation et validation des réponses, statut social des savants, organisation communautaire de la science, avec ses règles du jeu, ses modes de coopération, de contrôle et de sanction.

Mais cette science moderne ne pouvait voir le jour que dans une société en rupture avec son passé. Impératifs religieux et économiques se rejoignent désormais pour mettre l'homme au travail et le soumettre au rendement. La scienc~ passe du stade désintéressé de la contem- plation à celui de l'ambition humaine de s'approprier ce qui est.

Témoin de ce passage. apparaît une nouvelle catégorie socioprofessionnelle: les ingénieurs et les entrepreneurs. Liée aux mathématiques, la science des machines est l'apanage de l'ingénieur.

Pour un artisan, l'outil est un prolongement du corps, et il vaut mieux perfectionner le tour de main que l'outil qui le sert. La nature lui apparaît dans ses qualités Immédiates et sensibles (dureté, rugosité, aspect extérieur...), c'est-à-dire de façon organique, qualitative et multiple.

L'ingénieur conçoit et fabrique des machines automates. L'homme n'y est qu'une source d'énergie parmi d'autres. La nature perd ses qua- lités sensibles et devient une matière première quantitative, mécaniste. Sur un plan plus symbolique, on assiste à la rupture consommée entre l'âge d'or dionysiaque et le monde prométhéen. L'âge d'or se caractérise par une économie de dons que la nature accorde (parfois chichement). à l'homme et à tout le monde sensible. C'est le pays où coulent le lait et le miel, où poussent la vigne et l'olivier: c'est le pays de Dionysos.

En contrepartie, l'homme s'offre lui-même: ses morts viennent fertiliser la terre et assurer la postérité de la nature au sein d'un temps cyclique. La vie, la mort ne sont que des épisodes comme les mois- sons ou les semailles. Dionysos s'offre à notre sacrifice et renaît de lui- même. Il traverse la vie, il traverse la mort. La nature est à l'image de l'hermaphrodite, à la fois naturée et naturante. Comme Déméter, elle assure la croissance des moissons nourricières, mais Dionysos, dieu infernal donc souterrain, assure la fécondation.

La nature organique peut être comparée au ventre rond de la déesse mère, d'où viennent toutes les substances et tous les êtres, au terme de gestations plus ou moins longue, dans le mystère de ses Mystères. Solve Coagula!

Tout retourne à la terre et revient la féconder, ou plutôt, c'est la nature qui féconde ces potentialités. Le temps lui-même obéit
à ce cycle: le temps de l'âge d'or est circulaire et revient, telle serpent, d'où il était parti. Peut-être est-ce l'enseignement d'Eleusis?

Fort de sa science, Prométhée a rompu ce fragile édifice qui nous reliait au cosmos.

La science moderne ignore le jeu des correspondances d'une nature hermaphrodite. Elle l'a asservie. L'espace devient isotrope, continu, géométrique. Le temps devient linéaire, irréversible. Maintenant, nos civilisations savent qu'elles sont mortelles. Cette aseptisatron est nécessaire au calcul formel, au besoin des machines et des marchands.

Cette conception mécaniste de la nature est fondée sur la vision d'un dieu créateur mécanicien. L'idée d'un dieu Grand Horloger ou d'un Grand Architecte s'impose aux esprits bien avant Voltaire. Cette projection mécaniste sur Dieu permet surtout de donner une légitimité à la notion de lois de la nature. Descartes et surtout Newton exploiteront avec bonheur ce concept: les lois de la nature ne sont-elles pas comme celles de nos monarchies absolues?

Le contexte propre aux XVIe et XVIIe siècles européens a permis l'émergence de la science moderne et lui a fixé ses orientations constitutives. Cette manière particulière d'interroger le monde et d'ordonner sa connaissance est solidaire de manières d'être et de vivre, de croyances et de valeurs, de pratiques et d'institutions. La science n'est pas un attribut de la nature universelle de l'homme, qu'il aurait été réservé à l'homme occidental de manifester et de réaliser.

Elle est un phénomène culturel et, comme tel, relatif. Le contenu et les formes du savoir scientifique peuvent donc subir l'empreinte du contexte social.

Quand on examine les rapports de la science et de la société, c'est presque toujours pour décrire ou pour dénoncer l'utilisation sociale des contenus ou de l'image d'une science, qui, en tant que telle, resterait hors de cause. Ainsi déplore-t-on l'exploitation des découvertes pure- ment théoriques à des fins militaires, industrielles ou politiques. La science, certes, produit des bombes, des robots et du chômage, des instruments de propagande et de contrôle, des moyens de modifier la nature de l'homme et de perturber celle de la planète, des hochets dispendieux et des objets monstrueux. Mais elle ne serait nullement coupable. Elle ne serait même pas compromise par l'usage maléfique qu'on peut faire de ses idées et des fruits de son progrès. Toutes ces souillures se produiraient en aval de la découverte ou de la connaissance proprement scientifique et ne sauraient donc polluer la source spirituelle où celles-ci s'alimentent. Tout au plus incriminera-t-on l'égare
ment individuel de savants comme Oppenheimer et de ses collabora- teurs du projet Manhattan, mais on innocente la physique elle-même.
 
Il en irait de même des récupérations politiques et idéologiques dans les- quelles on engage l'image de la science. Que sa rationalité ou son objectivité deviennent le prétexte de choix discutables, que la propagande usurpe son label et mystifie les foules avec les oracles de ses experts... la science serait, là aussi, au-dessus de ces basses manœuvres. Désintéressée et animée par la seule curiosité intellectuel- le, elle resterait indépendante de ses applications techniques comme des besoins et pressions de la société, foncièrement ignorante et innocente des usages que cette dernière peut faire de ses découvertes.

La science bien sûr, et non les scientifiques, car la chair est faible! Mais une telle position est illusoire et intenable, car la science ne jouit d'aucune exterritorialité par rapport à la société qui la produit et qui en use. Elle est une activité sociale parmi d'autres, intégrée au fonctionnement et à l'équilibre de la vie collective. Elle est même l'expression d'un type déterminé de société.
 
Ce n'est donc pas en aval qu'intervient la société, en troublant l'eau pure du savoir, mais bien en amont de la source, en régularisant son débit, en creusant son lit et en canalisant son cours. La société fournit des ressources et met en place les cadres, les organes, les réseaux avec et dans lesquels s'élabore la connaissance scientifique. Parce que les recherches ne sont pas des activités purement spirituelles et désincarnées, elles s'inscrivent dans des structures de financement et de diffusion, elles se moulent dans les formes de la division du travail et de la compétition, elles se plient aux normes de contrôle et de productivité, elles entrent en concurrence et en relation avec les autres activités sociales, techniques, économiques, politiques, culturelles. D'autre part, l'influence sociale s'insinue au cœur même du savoir et affecte ses formes, son expression et son contenu. En effet, en tant que milieu ambiant, la société fournit aux chercheurs le vivier dans lequel ils vont puiser. Ils trouvent en elle et dans sa culture, leurs règles, leur code, leurs valeurs, les analogies qui nourrissent l'invention, les métaphores qui étayent la vulgarisation, les images qui donnent leur intelligibilité aux concepts et aux modèles. La science se trouve ainsi investie par l'idéologie.

À titre d'illustration, revenons sur le différend qui opposa Louis Pasteur et Archimède Pouchet.

Pour tout le monde, Pasteur est le symbole du savant rigoureux, zélateur de la vérité et bienfaiteur de l'humanité. Nous le revoyons tous, attendri devant ce jeune berger alsacien qu'il vient de sauver de la rage. Pasteur a été également un des adversaires de la théorie de la
génération spontanée: si des animalcules se développent, c'est qu'ils ont été introduits en germe dans le flacon.
 
Pour Pouchet, au contraire, la matière organique en décomposition engendre spontanément des micro-organismes.
 
Entre les deux thèses, seuls les faits peuvent trancher. Mais les faits sont plutôt indécis, car la vie grouille dans les laboratoires scientifiques de 1860. On sait qu'en altitude, l'air est plus pur. Pasteur va expérimenter près de Chamonix, à 2000 mètres. Qu'à cela ne tienne, Pouchet monte au col de la Maladeta, dans les Pyrénées, à 3000 mètres. De quel côté incline donc la, balance? D'autres éléments ont pesé dans le plateau. D'abord, la controverse sur la génération spontanée est liée, du moins à cette époque, au scandale provoqué par la théorie darwinienne de l'évolution: que la vie puisse surgir spontanément de la matière est un argument anti-créationniste. Or Pasteur est un ben catholique, bien établi et reconnu dans son époque. D'autre part, derrière cette affaire de microbe, se profilent des intérêts qui ne sont pas, eux, microscopiques. En particulier, Pasteur montre que les fermentations résultent d'agents microbiens. Certains accidents de fermentation proviennent de l'introduction de ferments étrangers. En isolant le ferment pur, on peut remédier à ces inconvénients et revenir dans un bel ordre biologique. La théorie de Pouchet, au contraire, introduit "l'hétérogénie" ; elle est donc ruineuse avant d'être fausse. Si les faits ont donné raison à Pasteur, c'est qu'ils n'étaient pas seuls dans la balance. Nous avons désormais le recul nécessaire pour décanter les faits qui ont départagé Pasteur et Pouchet. Les exemples plus proches de nous, telle la recherche sur le virus du sida, obéissent à la même logique.
 
Mais si les faits sont suspects de contamination sociologique et idéologique, à plus forte raison en sera-t-il ainsi des concepts et des modèles, ou, au-delà, des constructions théoriques qui les intègrent. Le modèle social n'est pas seulement un habillage secondaire de la pure théorie. Il est souvent à l'origine de l'invention; il déclenche l'idée - qui subira un affinage mathématique - féconde et guide les recherches extérieures.
Parcourons donc, à grands pas l'évolution d'une théorie, celle de l'influx nerveux.

Au lie siècle, Gallien avait remarqué qu'en ligaturant un nerf, on interrompait le passage de l'influx nerveux. Celui-ci est conçu comme un pneuma, souffle d'une matière subtile provenant des cavités du cerveau. À travers des nerfs creux. Bien sûr, ce pneuma est analogue au souffle qui ranime les braises. Descartes change le nom, mais reprend l'image : les esprits animaux sont des vents très subtils. Entrant dans un muscle, ils le font gonfler et raidir. Descartes se réfère explicitement aux machineries hydrauliques des jardins du roi, et aux orgues des églises.
 
En 1664, Willis montre que les muscles n'augmentent pas de poids lorsqu'ils sont excités. Les esprits animaux n'affluent pas du cerveau, mais sont disséminés dans tout l'organisme. Les nerfs sont comme des mèches qui ne transmettent pas l'énergie, mais l'étincelle qui la réveille. Galvani abandonne les esprits animaux et identifie l'influx nerveux à l'électricité animale: le muscle se comporte comme ces bouteilles de Leyde, qui faisaient fureur dans les salons. Mais comment se fait la transmission ?
 
Au XIXe siècle, Lapicque découvre les synapses, ces contacts entre neurones qui transmettent ou interrompent l'influx, tout comme les aiguillages permettent aux trains de changer de direction. L'histoire ne s'arrête pas là. Il reste à montrer que c'est de l'information qui circule et non de l'énergie, comment elle franchit la synapse, comment le cerveau la traite... La société ne se comporte pas seulement en cliente ou consommatrice de science. Elle oriente et infléchit la recherche scientifique, en exploitant ou détournant le résultat pour son usage propre.

Progressivement, la science s'est professionnalisée grâce à quatre conditions : la formation spécialisée des futurs chercheurs, la définition de "paradigme", la rémunération du travail et le financement des recherches. La réalisation de ces quatre conditions a consacré la science comme force productive et a affirmé son rôle déterminant dans l'industrie et l'économie. À ce titre, la recherche scientifique obéit aux mêmes lois que les autres acteurs économiques: hiérarchie, organisation bureaucratique, souci de la rentabilité, esprit de corps, conflits d'intérêts, alliances stratégiques...

Un laboratoire scientifique n'est donc pas très différent d'une entreprise. La première chose pour un chercheur est de bien définir le paradigme sur lequel il va travailler, de bien définir ses conditions de succès. En effet, il aura souvent des concurrents et les financements ne sont pas extensibles. Pour l'équipe victorieuse, il reste beaucoup de chemin à parcourir. En parallèle du travail de recherche proprement dit, s'ouvre un vaste programme de publications, de conférences, de colloques permettant de faire avancer ses idées, donc de conforter son paradigme, de trouver de nouveau financement, de capitaliser et de maximiser son "capital symbolique", qui permettra de lancer de nouvelles recherches, d'obtenir de nouveaux appareillages... Il est, de plus, impératif de savoir nouer les alliances stratégiques nécessaires, au sein des médias ou auprès du reste du monde scientifique, pour que les
résultats que l'équipe ne manquera pas de publier, puissent passer l'épreuve du feu. Faute de quoi, ils seront irrémédiablement refoulés, sans même avoir pu défendre leur bien-fondé.
 
Qui ne se souvient pas de la "mémoire de l'eau" ? On voit donc à quel point la recherche scientifique, d'une part, reproduit les modèles généraux de notre société et, d'autre part, s'intègre à un ensemble de réseaux non scientifiques dans lesquels circulent et s'échangent des capitaux, des informations, des influences, des ambitions... Réseaux qui déterminent aussi bien, en amont de la production scientifique, les fins, les moyens, l'orientation qui lui sont donnés, qu'en aval l'exploitation qui en est faite. On comprend également, qu'aveuglés par,les enjeux institutionnels et personnels de ces phénomènes de marchés, des chercheurs aient pu s'égarer et se méprendre sur la nature réelle de la production scientifique.,
 
L'aveuglement de ces chercheurs peut être également d'ordre dogmatique ou idéologique. Nous avons tous présents à l'esprit les expériences soi-disant médicales de Mengele. Les nazis, mettant en place leur solution finale, ont poussé la science à un haut degré de perversité et l'ont réduite au statut de machine à asservir et opprimer. La Russie stalinienne n'a pas été en reste et le cas Lyssenko est tout à fait symbolique des dérapages qui peuvent se produire. Lyssenko est un fils de paysan ukrainien, lui-même technicien agricole, qui s'était fait remarquer en inventant le procédé de vernalisation. Ce procédé permet de transformer le blé d'hiver en blé de printemps, et ainsi d'étendre les zones de culture, tout en augmentant les rendements. Les résultats n'avaient pas été probants, mais une habile propagande avait assuré l'adoption de ce procédé par tous les kolkhozes soviétiques. Lyssenko s'inscrit habilement dans une vaste campagne idéologique destinée à masquer les échecs économiques et politiques du stalinisme, en les imputant aux intellectuels bourgeois et autres ennemis de classe. Savant aux pieds nus, il engage un combat avec les généticiens de l'école de Mendel et avec les néo-darwinistes. Hardiment, il propose les rectifications nécessaires. Il nie, tout d'abord, la fiction bourgeoise de chromosome, conçue pour enfermer la vie dans un bastion inviolable, à l'abri de toute influence du milieu. Quant à la lutte intra-spécifique que Darwin considérait comme la forme majeure de la lutte pour la vie, il préférait la fraternité qui pousse les membres d'une même espèce à se sacrifier individuellement pour assurer le bien-être collectif de ceux qui restent.

L'application de ces idées sur une vaste échelle dans" le grand plan de transformation de la nature" produira un désastre à la mesure des
ambitions et de l'aveuglement de Lyssenko, dont la science russe aura beaucoup de mal à se remettre.

Mais, si nous pouvons parler de science russe, ou de science occidentale, qu'en est-il d'une science orientale ou africaine? Sommes- nous si assurés que ce savoir, dont nous sommes si fiers, est l'unique savoir et que l'universel a élu domicile en occident?
 
La conviction essentielle du scientisme, c',est la valeur universelle de la connaissance scientifique. Bien que née dans l'occident moderne, celle-ci serait valable en tous temps, en tous lieux. Elle transcenderait les sociétés et les formes de cultures particulières, comme par ailleurs la psychologie ou l'histoire individuelle des chercheurs qui se consacrent à elle. Œuvre d'une raison qui est le patrimoine de l'humanité, elle serait l'espéranto d'un monde nouveau, d'un monde enfin capable de sortir de l'obscurantisme, capable d'assumer son identité et sa responsabilité planétaire. Mais de telles proclamations universalistes ne participent qu'au mythe des lumières, qui ont amené l'occident à se vouloir le sauveur, le précepteur ou le gendarme du monde.

Rien ne change; d'ailleurs, la Terre n'est-elle pas un village ? À l'aune d'Internet et des nouvelles technologies, il nous faut bien reconnaître que rien ne ressemble plus à une mégapole qu'une autre mégapole. Les technologies de l'information utilisent le temps réel, comme s'il fallait vivre plus vite, se moquant de l'espace. L'accès à ces technologies agrandit le fossé entre riches et pauvres, entre nord et sud. Après avoir dépêché en Afrique, en Asie, en Amérique latine, nos prêtres, nos soldats et nos marchands, ne serions-nous pas en train de poursuivre la même politique colonialiste, de satisfaire les mêmes illusions de suprématie ou les mêmes fantasmes de pouvoir en envoyant de par le monde nos experts avec leurs bagages pleins de science?

Il existe pourtant bel et bien, un authentique savoir "primitif", parfaitement adapté à l'environnement. Mais ce savoir n'intervient que comme médiation pour débloquer une situation vécue, surmonter l'insolite et reprendre le cours familier de l'existence. Il détermine le passage de l'immaîtrisable au maîtrisé, de l'anormal au régulier.

Claude Lévi-Strauss montre que les peuples, dits primitifs, ont constitué sur leur environnement naturel, un savoir parfaitement précis, rigoureux et systématique. La finalité de celui-ci n'est pas tant de satisfaire magiquement aux besoins de la vie quotidienne, que de procéder à une mise en ordre du monde, à une classification cohérente des objets et des fonctions. Il répond donc à une exigence d'ordre théorique ou spéculatif. En effet, il quadrille le monde avec un réseau si serré que rien n'y échappe: les quatre éléments, les points
cardinaux, le masculin et le féminin, les formes, les couleurs, les saveurs, les étoiles, la faune et la flore...

Cette "science encore à naître" ne fait pas que préparer notre science; elle la précède en assumant des données sensibles, que la science commence seulement à intégrer. Par exemple, la chimie des saveurs et des odeurs aurait beaucoup à apprendre des classifications botaniques et des recettes culinaires léguées par les savoirs traditionnels. Angoissée par la multiplicité et l'instabilité d'un monde sensible en perpétuel devenir, la science a suivi les instructions de Platon : elle s'est tournée vers l'intelligible et l'abstraction et a évolué dans l'univers rassurant des nombres et des concepts, autant de monuments qui défient le temps, mais composent un paysage glacé.

Mais, après avoir cru à la mission civilisatrice de l'occident, il ne faudrait pas que nous succombions à la mauvaise conscience. Un nouvel obscurantisme aux accents romantiques menacerait alors d'éteindre les Lumières.

Après ce long voyage, peut-on dire que la science est une voie de progrès pour l'homme ?

Non, assurément si la dérive scientiste - et son corollaire de techno science incontrôlable - persiste dans sa prétention à être notre nouvelle religion.
 
Ce détournement de la science ne servirait qu'à ériger de nouvelles idoles.

Oui, heureusement, si la science revient à sa source originelle de médiation: le logos.

À quelles conditions donc la diversité des savoirs et des cultures peut-elle être sublimée pour produire, sans imposture ni coup de force impérialiste, une science à vocation universelle qui réponde à toutes les exigences de la raison au lieu d'en usurper le titre? La première condition est que la rationalité scientifique de l'occident se fasse cri- tique, autocritique, pour dépasser les aspects formalistes, instrumentaux et calculateurs dans lesquels elle tend à s'enfermer. Cela passe par un renoncement au scientisme, une relativisation des valeurs scientifiques et techniques et une "nouvelle alliance" avec les autres valeurs de la culture et des savoirs populaires. Il est également nécessaire que la science s'ouvre à des conceptions alternatives; sinon, abusée par son succès, elle retomberait dans " l'unidimensionnalité '' dénoncée par Marcuse. Mais il lui faut aussi se confronter aux savoirs exotiques et étranges, à d'autres traditions de culture et de pensées plus contemplatives, esthétiques voire mystiques, qui préfèrent les qualités à la quantité, l'union aux séparations, l'image au concept. C'est en s'exposant ainsi qu'elle peut à la fois s'enrichir de ce qu'elle méconnaît et se faire reconnaître de ceux qui l'ignorent, ou qui l'adoptent sans pouvoir l'assimiler, impressionnés par sa superbe et sa pacotille de gadgets technologiques et incapables de l'intégrer à leur propre culture. La rai- son occidentale ne peut échapper à la tentation totalitaire qu'en renouant avec le partage de la parole qui la fit naître et en s'ouvrant aujourd'hui au dialogue des civilisations.
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La raison appelle le débat comme la seule médiation pour s'assurer d'elle-même et se faire. reconnaître des autres. C'est pourquoi elle peut tendre vers un universel qui n'implique ni puissance impérialiste ni technique racoleuse. Elle se définit alors comme un dialogue qui fait progressivement émerger ses propres normes et passer de la division des opinions ou représentations initiales à leur fusion, leur transmutation par le feu du
logos commun.

Revenant ainsi à l'une de ses deux sources originelles, le dialogue socratique et démocratique, elle peut compenser la fonction étroitement instrumentale dans laquelle les derniers siècles tendaient à l'enfermer. Du calcul et de la gestion efficace des moyens à la promotion de ses propres fins et valeurs, elle retrouve sa pleine vocation et peut échapper aux limites de l'utilitarisme pour fonder un universalisme sans mythe..
 
Philippe LAROCHE