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Index 
des 
Articles
Le Chantier
des lumières maçonniques
à  Metz, au 18° siècle

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A partir du milieu du 18ème siècle, le « creuset messin » frontière riche de brassages de populations, de contacts et d’échanges culturels, est marqué par un rapide développement de la sociabilité nouvelle et de ses instances. Les loges maçonniques locales, désormais solidement établies, tissent leurs réseaux de correspondance à travers toute l’Europe et reçoivent les visites de frères de marque, allemands, scandinaves ou russes. Elles s’imposent ainsi comme de puissants intermédiaires culturels. Des syncrétismes s’ébauchent, quelques-unes des plus riches pages de l’histoire de la Franc-maçonnerie des hauts grades s’écrivent ici. C’est ce dont témoigne notamment une circulation maçonnique riche méconnue entre Metz et la Russie. Les francs-maçons lorrains montrent aussi leur capacité à animer la «ville sociable» (Dominique Poulot) des Lumières en dynamisant la vie académique à travers la Société des Philathènes. 

Un rayonnement européen : quand Metz éclaire la Franc-maçonnerie russe. 

La « filière messine » mobilise les grands noms de la Franc-maçonnerie lorraine du 18ème siècle les Pincemaille, Tschoudy et Meunier de Précourt, qui tous mériteraient d’intéresser davantage les historiens et de faire l’objet de biographies. 

Parfumeur de son état profane, vénérable de Saint-Jean de la Candeur en 1764, lors de sa constitution officielle par la Grande Loge de France, Erasme Pincemaille a comme tant d’autres maîtres de loges de ces années où l’autorité de l’obédience parisienne est contestée, pris des libertés avec la régularité maçonnique. Il est accusé de faire commerce de Maçonnerie, notamment de vendre des cahiers de hauts grades à des frères reçus aux grades inférieurs. Le baron Théodore-Henri de Tschoudy, conseiller au Parlement de Metz, Vénérable de la Loge ancienne de Metz, puis de Saint-Jean de 1’Amitié de Saint Etienne est chargé de mettre en demeure Pincemaille, « simple colporteur de petits catéchismes », d’arrêter son trafic, d’autant qu’il en diffuse également beaucoup à Strasbourg au grand dam de la Candeur, loge de l’Université luthérienne et des élites strasbourgeoises - qui, furieuse, fait brûler en loge un exemplaire du dit livret. Mais, Tschoudy trouve au frère messin menacé d’exclusion des circonstances atténuantes: « Il s’agit d’un père de sept enfants, qui n’a de ressources qu’un commerce chétif », alors même qu’il stigmatise - il s’agit alors d’un véritable topos du discours maçonnique- la corruption maçonnique française face à la réforme maçonnique templière entreprise à partir de la Saxe. Dans une lettre à la Grande Loge du 2 juillet 1765, Tschoudy justifiait ses grades de Commandeur de la Palestine et de Grand Ecossais d’Ecosse de Saint-André comme « des grades vrais, les seuls peut-être qui contiennent le développement de la maçonnerie, grades presque inconnus en France où l’indiscrétion nationale ne les a pas encore avilis et que j’ai moi-même obtenus dans le Nord » 2. Et de poursuivre: s’agit du grade « absolu dans la maçonnerie et qui n’en supporte que>trois autres, savoir l’Apprenti, le Compagnon et le Maître, détruisant par une sage et judicieuse économie la filière odieuse et controuvée des progressions périodiques et successives de grades qui déshonorent la maçonnerie et l’étouffent sous un amas de pompeuses chimères sans origine et sans effet »~. Concernant Pincemaille et ses divulgations contre espèces sonnantes et trébuchantes, Tschoudy met en garde la Grande Loge contre une punition trop sévère qui ferait basculer un vieux maçon avec ses proches dans le camp de l’opposition à l’obédience: «L’Art Royal est à Metz dans un état de crise et de convulsion. Si vous déshonorez un membre de la Loge Provinciale —il s’agit de la mère loge provinciale de Metz ou des Trois Evêchés fondée le 3 décembre 1765, que préside Tschoudy et dont Pincemaille est Second Grand Surveillant- la tache retombe sur tous les autres »~. Finalement, après trois années de dissensions internes à l’orient lorrain, Pincemaille démissionne en 1766 dans une lettre à la Grande Loge où il se présente comme « un bourgeois honnête, que son petit négoce, son état et le soin de pourvoir une nombreuse famille doivent occuper de préférence ». 

Pour autant, le parfumeur messin ne semble pas avoir abandonné l’Art Royal ni le « commerce de Maçonnerie » la vente des grades et des cahiers était particulièrement profitable. Il le poursuit en Russie, et notamment à Moscou où Marie Daniel Bourrée de Corberon diplomate français attaché à l’ambassade du marquis de Juigné, franc-maçon actif, versé dans les hautes sciences et observateur précieux de la vie maçonnique et mondaine à Paris, Varsovie et Pétersbourg5, fait sa connaissance en décembre 1775:

J’ai été faire une course en traîneau avec Dugué le comédien pendant laquelle il m’a dit que je m’amuserais à Pétersbourg et que j’y aurais de jolies intrigues. Nous avons été chez un parfumeur nommé Pincemaille père de la Souslaville, qui est un très grand maçon. Nous avons eu une conversation à ce sujet; il me paraît fort avancé. Je lui ai parlé vaguement pour le voir venir, mais j’ai trouvé le moyen de lui conter l’histoire de la clef Il n’en a pas été surpris, et me fera voir dans le même genre des choses qui m’étonneront ; je lui ai proposé de venir déjeuner avec moi samedi, il viendra. Cet homme est de Metz, et m’a confirmé ce qu’on m’a dit qui arrive trois jours de l’année. C’est une pluie d’insectes comme des moucherons qui sont blancs et sucrés qu’on recueille alors et qu’on appelle la Manne. Ce qu’il y a de singulier c’est le temps égal et périodique pendant lequel cette pluie arrive; et M. Pincemaille m’a assuré la vérité du fait qu’on m’avait déjà dit6. 

Cinq jours plus tard, Corberon retrouve Pincemaille: 

A mon lever j’ai trouvé M. Roger dans ma chambre. Il m’a promis un livre qui a pour titre: Facultés intellectuelles de l’homme. Nous sommes sortis ensemble pour aller chez Pincemaille que j’ai trouvé. Nous avons parlé maçonnerie. Il m’a entretenu ensuite de secrets qu’il me communiquera; il y en a un pour la fièvre qui est une puérilité; la voici: Il faut se couper les ongles des pieds et des mains, sortir à jeun pour chercher un arbre de ceux dont l’écorce se lève facilement; on mâche une bouchée de pain qu’on réduit en pâte, on la mêle avec les ongles, et on la met sous un des côtés de la croix qu’on a fait dans l’arbre avec un canif sur l’écorce; et l’on dit cinq Pater et cinq Ave en l’honneur des cinq plaies de J.-C. On croira difficilement que dans le dix-huitième siècle, celui de la philosophie on rapporte de pareils traits, mais la raison ne vient pas toujours avec l’âge, et les vieux enfants ne sont pas les plus rares. J’ajouterai à ceci une histoire de revenants. 

Comment Pincemaille est-il arrivé en Russie? A ce stade de l’enquête, nous devons nous contenter d’exposer quelques pistes, à emprunter plus avant, mais qui semblent prometteuses. En effet, à Metz, Pincemaille a connu un franc-maçon d’envergure européenne, dont on redécouvre aujourd’hui l’importance pour les échanges maçonniques entre France Allemagne et Russie, et qui est bien connu des historiens de l’immigration française en Russie au 18ème  siècle comme associé de Boffe et de Coulliette d’Hauterive : Antoine Meunier de Précourt (1724-1777) - les historiens de la Franc-maçonnerie templière connaissent eux surtout la correspondance qu’il entretient en sa qualité de Vénérable de la loge Saint-Jean des Parfaits Amis de Metz, avec le maître lyonnais Jean-Baptiste Willermoz.

Meunier de Précourt fait ensuite partie des premiers chevaliers armés par le fondateur de la Stricte Observance Templière, le baron Karl Gotthelf von Hund und Altengrotkau, lors du convent d’Altenberg en 1764. Un an plus tard, il est à Hambourg Direktor der russischen Kolonisten in Hamburg, et se fait affilier à la plus vieille loge d’Allemagne, Absalom zu den drei Nesseln. En 1766, il a pu être localisé à Saint-Pétersbourg, où il se remarie le 10 octobre en l’église catholique Sainte-Catherine7. Après avoir séjourné à Moscou, il revient à Pétersbourg où il meurt en 1777. Avec Boffe et Coulliette d’Hauterive, il participe activement au recrutement des colons français pour la Russie, comme le montrent Anne Mézin et Vladislav S. Rieuckij dans leur Dictionnaire des Français, Suisses et Wallons francophones en Russie au XViI! siècle sous presse8. Comment ne pas faire le rapprochement avec le projet des dirigeants de la Stricte Observance Templière en relation avec le comte A. I. Musin - Pushkin, franc-maçon, envoyé russe à Hambourg —siège des affaires de Meunier de Précourt-, d’établir une colonie maçonnique dans la province de Saratov - projet auquel Georg Forster, alors enfant, participera avec son père ?

Meunier de Précourt n’est pas le seul franc-maçon messin à relier Pincemaille à la Russie. Son protecteur bienveillant de 1765, Théodore-Henri de Tschoudy, conseiller au Parlement de Metz, ancien vénérable de la Loge ancienne de Metz, puis de Saint-Jean de / ‘Amitié de Saint Etienne, plus connu, mérite également l’attention. Son itinéraire reflète parfaitement la dimension européenne prise par l’Art Royal et l’articulation entre les échanges maçonniques et les transferts culturels. Le président de la Mère loge provinciale de Metz ou des trois évêchés écrit à la Grande Loge de France le 2 juillet 1765 : « Il me sera permis d’ajouter qu’après avoir été maître de la loge de Metz il y a vingt ans, depuis maître de la loge de Hollande à La Haye succédant au baron van Boetzelaer grand maître des sept provinces, toutes ces différentes positions, indépendamment des connaissances acquises dans la foule des loges que j’ai fréquentées, garantissent et méritent peut-être que mes réflexions obtiennent quelque égard »~. Tschoudy a également tenu le maillet de Vénérable à Naples puis à Pétersbourg à la fin des années 1750. Ses ouvrages maçonniques sont parmi les plus lus au 18ème siècle, notamment sa réponse à la condamnation pontificale de l’ordre : Etrennes au pape ou les francs-maçons vengés: réponse à la bulle d’excommunication lancée par le pape Benoît XIV (La Haye, 1752), et L ‘Etoile flamboyante, ou la Société des francs-maçons considérée sous tous ses aspects (1766), dans lequel Tschoudy présente sa conception de l’Art Royal et publie une «planche » lue en loge à Saint-Pétersbourg. Son séjour en Russie où Tschoudy qui a pris le nom de chevalier de Lussy, devient secrétaire d’Ivan Chouvalov, favori d’Elisabeth Petrovna, est évoqué par Alexandre Stroev dans Les aventuriers des Lumières’°. Tschoudy y édite le Caméléon littéraire en 1754-1755, premier périodique français de Pétersbourg, où il défend les écrits de Voltaire. De retour en France en 1756 où une obscure affaire d’espionnage avec la Russie le jette à la Bastille, il est finalement libéré, avant de faire un dernier séjour en Russie, où il dirige le corps des pages de l’impératrice (1759-1760). Au plan maçonnique, son régime de hauts grades organisés au sein du Collège des quatre fois Respectables Maîtres Ecossais de Saint-André d’Ecosse traduit le besoin de réforme maçonnique, et le goût d’une Maçonnerie d’essence alchimique, qui s’exprimera par la suite aussi bien à travers la société secrète des Rose-Croix d’Or que le régime de Piotr I. Melissino, général d’artillerie russe, dans lequel Marie Daniel Bourrée de Corberon et ses amis Karl Adolph von BrLihl (1742-1802) fils du célèbre ministre saxon Heinrich von Brtïhl (1700-1763), et frère des piliers de la Stricte Observance à Dresde et Karl Heinrich von Heyking baron letton, auteur de magnifiques mémoires riches en références maçonniques, seront reçus11. Or, les Mémoires de Heyking montrent clairement que Melissino s’est inspiré du régime de Tschoudy pour l’intégrer à son propre système, dont le succès à travers l’aire baltique est indéniable12

Je fus enchanté de rencontrer chez lui [le feld-maréchal Romanzovj le général Melissino grand-maître de la loge principale de Pétersbourg ; je lui demandai l’heure où je pourrais lui faire ma cour et m’acquitter d’une commission particulière qui exigeait que nous fussions seuls. Il me comprit me fit le signe de maçon auquel je répondis et me désignant le lendemain à cinq heures de l’après-midi. Ce généraI Melissino était un homme du meilleur ton13, aimable, plein de connaissances surtout relativement à l’artillerie et même à la chimie. Cette dernière science étudiée sans principes l’avait conduit à une espèce de passion pour l’alchimie, dont il admettait toutes les rêveries comme des principes infaillibles.

Après nous être tâtés réciproquement sur la maçonnerie, je m’aperçu qu’il était du nombre de ceux qui supposent pour but intérieur de cet ordre les mystères hermétiques ou la pierre philosophale. Pour m’en assurer davantage j’eus l’air de tenir à ce système: il se déboutonna davantage et me demanda: êtes-vous Rose-Croix? — Oui, je le suis — vous connaissez donc la véritable explication hermétique des 3 premiers grades de J. et B. M. ?

Oui, je la connais: ignis et beata materia! Que je vous embrasse me dit-il; vous êtes des nôtres. Alors je lui offris une union de nos orients respectifs, et 10 ou 12 jours après tout frit conclu114. 

Les pistes à explorer, les chantiers à ouvrir sont donc nombreux pour restituer les canaux et les véhicules qu’empruntent les relations maçonniques entre Metz et la Russie dans la seconde moitié du XVIII6 siècle et au-delà l’intensité des circulations culturelles’5 et symboliques dans l’espace maçonnique européen. La mobilisation de sources françaises polonaises et russes, l’attention portée aux écrits personnels: correspondances, journaux et mémoires plutôt qu’aux archives administratives des obédiences, et surtout la coordination nécessaire de la recherche en histoire maçonnique et profane,  notamment dans le champ de l’histoire sociale des pratiques et des transferts culturels, devraient permettre de renouveler en profondeur nos connaissances sur le sujet.

 

Les francs-maçons messins et le chantier académique au siècle des Lumières 

En comparaison du rayonnement européen de la Franc-maçonnerie messine et de l’esprit initiative de ses piliers, la sociabilité académique semble faire pâle figure dans la métropole lorraine et ne pas profiter de sa situation privilégiée de carrefour. La Société d’Etudes des Sciences et des Arts fondée le 22 avril 1757, devenue Société Royale des Sciences et des Arts par lettres patentes de juillet 1760, est en effet généralement considérée comme un foyer culturel enclavé, qui peine à dépasser l’horizon provincial et à renouveler ses effectifs. Pour un peu, l’Académie messine apporterait la contradiction à la thèse largement admise selon laquelle l’innovation viendrait des marges. Selon Daniel Roche, qui suit Jean ­Christophe Le Breton, elle tourne le dos à l’Allemagne, alors que les abbayes bénédictines avaient tissé un dense réseau d’échanges culturels avec l’étranger proche 16. La Société Royale des Sciences et des Arts se rapproche paradoxalement plus de l’Académie de Pau bloquée autant par son conservatisme que par la barrière pyrénéenne, que de celle de Dijon, société extravertie prompte à tirer partie de la situation de carrefour sur les routes du Grand Tour qu’occupe la cité bourguignonne.

Pourtant, les indices d’une ouverture à l’autre peuvent être mis en évidence. Ouverture aux problèmes extra-provinciaux, aux sujets philosophiques et littéraires initialement exclus des préoccupations des Académiciens messins ; ouverture sur les Républicains des lettres et leurs réseaux de correspondances. Pour comprendre ce désenclavement d’un groupe académique, porter le regard sur une société littéraire en marge de la reconnaissance académique -la Société des Philathènes- ainsi que sur les loges maçonniques messines, leur ambitieux projet d’un réseau de correspondance européen, leur rôle d’actif trait d’union entre les Fraternités française et allemande offre plusieurs pistes. L’importance du phénomène de double appartenance entre loge et académie voire de triple appartenance entre loge, académie et Société des Philathènes ont été sous-estimée par Jean-Christophe Le Breton en raison de l’utilisation exclusive de sources postérieures à la reprise en main de la Franc-maçonnerie provinciale par le Grand Orient en 1773-1774 qui occultent trente ans d’activité maçonnique intense à l’échelle européenne 17. En outre, la plupart des dirigeants maçonniques locaux, qui furent à l’origine de l’aventure européenne des loges maçonniques, furent des chevilles ouvrières de l’Académie et d’incontestables artisans de son ouverture. 

Autrement dit, le cas messin, plutôt que de s’inscrire dans l’opposition simpliste entre une sociabilité traditionnelle, recroquevillée sur elle-même, en perte de vitesse, et une sociabilité nouvelle, qui transcenderait les barrières sociales, géographiques et culturelles, montre comment les différentes instances de la sociabilité des Lumières peuvent se stimuler, s’ouvrir à de nouveaux horizons, et se compléter. Les francs-maçons messins trouvent dans la Société des Philathènes, comme c’est le cas à Bordeaux ou Paris avec les Musées, à Lille avec le collège des Philalèthes 18, une réponse à leur « tentation académique ». 

Dès l’origine, la Société Royale des Sciences et des Arts cherche à reproduire fidèlement dans le champ de la sociabilité la hiérarchie provinciale et à s’imposer comme le cénacle où s’épanouissent les élites messines. Sa devise est « Utilité publique », mais « Conformisme et conservatisme social » pourrait en tenir lieu. La composition de la classe des « membres nés » signale d’entrée l’esprit qui préside au recrutement des académiciens messins : l’évêque, le commandant militaire de la province, le premier président du parlement, l’intendant... ~ assurent la réputation et la direction morale de la Société Royale. La composition des «honoraires » traduit également la fermeture du groupe académique plus de 90% sont nobles. Inversement, au fur et à mesure que l’on descend dans la hiérarchie académique, les représentants du tiers état sont plus présents. Absents des membres nés et des honoraires, ils fournissent le tiers des titulaires, et représentent 47% des associés libres et 57% des correspondants. Cette distribution inégale entre les classes fournit clairement la réponse de l’Académie messine aux questions qui taraudent alors l’ensemble des académiciens des lettres: l’égalité doit-elle régner au sein du corps académique ? Jusqu’où les académiciens se considèrent-ils comme des pairs ? Quelle place accorder au statut social de chacun ? La composition de la classe des « titulaires » en fournit une éclatante confirmation. Les deux ordres privilégiés fournissent les deux tiers du groupe, tandis que la bourgeoisie à talent se partage l’essentiel du reliquat, avec deux composantes principales les avocats et les médecins. Apothicaires, négociants et représentants des métiers sont absents de la Société. Et lorsque l’apothicaire de l’hôpital militaire, Thyrion, confiné dans la classe des associés libres, demande à être reçu titulaire en 1764 puis en 1771, c’est une véritable levée de boucliers. Les difficultés économiques des négociants messins ont sans doute joué en leur défaveur, mais leur absence résulte surtout de l’application par l’Académie de la fameuse loi d’exclusion réciproque de l’otium et du neg-otium, entre le loisir de l’amateur et de l’homme de goût et l’agitation permanente de la marchandise20

Cette fermeture du groupe académique messin le distingue ainsi de celui de Dijon, pourtant lui aussi fortement marqué par l’empreinte parlementaire, et tranche singulièrement sur l’équilibre harmonieux entre les ordres maintenu par Séguier et les siens à Nîmes21. Le conformisme et le conservatisme social ont indiscutablement sclérosé la Société d’Etudes, puis à partir de 1760 la Société Royale des Sciences et des Arts. Les effectifs se renouvellent très difficilement avec comme corollaire le vieillissement continu de la société et la vacance de plusieurs sièges d’honoraires et jusqu’à sept places de titulaires. De 1761 à 1793, la Société pose en moyenne moins d’un sujet par an, indice d’une activité médiocre. Surtout, en plus de trente ans d’existence, on ne constate aucune évolution sensible du recrutement sur le plan social : l’Académie messine demeure un cénacle tourné vers les ordres privilégiés et semble ignorer les demandes en provenance des catégories montantes du tiers état, notamment des robins et des négociants qui chercheront ailleurs leurs foyers de sociabilité d’élection. La position sociale des impétrants dicte strictement les choix de la Société Royale, d’où un manque de souplesse évident. Les promotions académiques sanctionnent les promotions sociales. Le cas de Claude-François Bertrand de Boucheporn, académicien et franc-maçon, seul titulaire à accéder à la classe des honoraires, est riche d’enseignement. Fils d’un conseiller au parlement, il devient titulaire alors qu’il est avocat général au parlement; nommé intendant de Corse il devient honoraire. La Société Royale fait preuve de frilosité, de manque d’initiative. Elle attend pour agréger tel postulant qu’il ait concrétisé les potentialités qu’il recèle, alors que plusieurs de ses consœurs choisissent de reconnaître des talents précoces et d’offrir ainsi une plus large audience à leurs travaux. François de Neufchâteau est membre des Académies de Dijon, Lyon, Marseille et Nancy dès les années 1760, soit plus de vingt ans avant son admission à Metz. 

La Société Royale fait également de l’enracinement dans la province une véritable profession de foi. Elle ne manque pas de faire-part de sa mauvaise humeur lorsque les mémoires qui lui parviennent suggèrent que les problèmes économiques et sociaux du temps ne doivent pas être appréhendés dans une perspective strictement locale, nécessairement réductrice, mais à une toute autre échelle : « Elle se croit donc obligée de rappeler que lorsqu’une Académie offre à traiter une question relative à sa province, bien loin de généraliser les idées, les sujets et les moyens, il faut au contraire les restreindre et les adapter précisément au local »22. La place accordée dans la classe des titulaires à deux groupes, les officiers du parlement qui représentent plus de 20% des effectifs, toutes classes confondues, et le clergé régulier témoigne de cet enracinement local et provincial. La forte présence parlementaire rapproche Metz des Académies de Bordeaux et de Dijon23, tandis que la Société d’Etudes reconnaît et consacre dans ses premiers statuts, le rôle éminent des chanoines réguliers et des Bénédictins des quatre abbayes messines dans les dispositifs culturels messins et lorrains en leur accordant de droit des représentants en son sein. A l’inverse, la noblesse militaire -avec 7% des titulaires- est sous-représentée par rapport à la part de la garnison dans la société messine. C’est le signe concordant du désir des Académiciens de ne choisir comme pairs que des Messins enracinés dans la province : les officiers militaires ne sont que de passage à Metz, leur commerce avec la société locale n’est souvent que superficiel. Par ailleurs, les préoccupations des militaires : trouver un foyer de sociabilité chaleureux, qui atténue le déracinement lié aux affectations successives, les orientent d’eux-mêmes davantage vers les loges maçonniques. 

Les sujets proposés aux concours et les travaux ordinaires traduisent aussi à leur manière l’étroitesse de l’horizon et du projet académique. On est loin de la curiosité universelle des Vannistes. Les Belles-Lettres et te droit sont négligés, les récits de voyage intéressent peu les académiciens qui contestent même l’utilité du Tour de formation. Le groupe académique est d’abord composé de propriétaires fonciers, dont les préoccupations sont clairement utilitaires et locales, La Société Royale qui fait fonction de société d’agriculture ne veut pas couronner des mémoires théoriques, mais multiplier les expériences et les enquêtes locales, et mettre sur pied un réseau d’informateurs parmi les « cultivateurs éclairés ». Les Académiciens messins qui, par la suite, bénéficieront d’une solide réputation agronomique, interdisent quasiment, par la formulation de leurs sujets, toute contribution étrangère à la province : ainsi Les productions les mieux adaptées au pays messin ou encore les Moyens de supprimer la jachère -pourtant d’une criante actualité sur le fond- n’obtiennent pas de réponse. La distribution géographique des lauréats successifs est parlante : La domination messine et plus largement lorraine est écrasante. Jusqu’en 1789, on enregistre un seul lauréat issu des principautés ecclésiastiques allemandes : le négociant Lagrange, demeurant à Coblence. Mais il s’agit en fait d’un Messin, fait significatif. Elle élargit certes son horizon aux territoires environnants : Lorraine ducale, électorat de Trèves, duché de Luxembourg, mais l’ouverture en direction des sociétés françaises, et surtout allemandes et suisses en plein essor est différée.

 En fait, les académiciens messins ont manifestement du mal à trouver leurs marques dans un espace lorrain en mutation, et plus encore dans une Europe où les échanges économiques, culturels et humains s’accroissent et se réorientent rapidement. Leur goût pour l’histoire masque mal la nostalgie des temps glorieux dans laquelle ils se réfugient. La foire de mai à Metz, ou encore Metz ville impériale, ne rencontrent qu’un très faible écho 

l’Académie s’entête pourtant, elle pose vainement à trois reprises fois un sujet sur les Moyens de rétablir Commerce et industrie à Metz sans penser que ces échecs répétés trahissent une absence d’audience qui reflète elle-même le décalage entre ses préoccupations et celles des Lumières techniciennes dont elle cherche à obtenir le concours. Plus grave encore, les quelques thèmes novateurs proposés par l’actif Roederer, ainsi 1 ‘Influence du canal Meuse Seine sur le commerce des Evêchés, n’obtiennent pas davantage de réponse. 

En cette fin de XVIII6 siècle, le conseiller au Parlement Pierre-Louis Roederer tente en effet de réveiller ses confrères. Metz n’est plus l’entrepôt majeur sur les voies de terre et d’eau qui unissent l’Europe du Nord-Ouest à l’Europe médiane, les Provinces Unies à la Suisse. Les flux commerciaux se sont décalés vers l’Est, au profit de Francfort-sur-le-Main. Une révision, certes déchirante, s’impose donc : Metz n’e~t plus la brillante capitale du royaume d’Austrasie, ni la riche ville libre impériale. Le salut passe par une ouverture plus marquée en direction des Etats germaniques, par un développement des échanges transversaux avec Francfort. Pour Roederer, lui-même marié avec la fille d’un banquier francfortois et associé en affaires avec des Strasbourgeois et des négociants de Francfort, il revient à la Société Royale d’initier par ses contacts, et de stimuler par ses concours cette reconversion des horizons messins, en proposant notamment d’étudier les possibilités de meilleures liaisons fluviales, débarrassées de leurs «obstacles politiques » et de leurs nombreux péages24

Une association étroite entre Metz et Francfort n’intéresse d’ailleurs pas seulement l’économie. La ville libre impériale est en effet le théâtre d’une riche vie culturelle fortement influencée par l’apport français depuis l’ambassade du Maréchal de Belle-11e -futur protecteur de l’Académie messine- près la Diète impériale lors de la crise de la succession d’Autriche. L’édition y est active, et diffuse largement ses productions en France25. Pourtant les Académiciens messins n’ont pas su nouer avec Francfort les mêmes relations que les Bénédictins et francs-maçons lorrains. Un fait illustre ce potentiel inexploité : pour faire venir de Francfort à Metz les ouvrages qui doivent enrichir leur bibliothèque, les Académiciens peinent souvent et doivent recourir aux services du libraire et franc-maçon alsacien Frédéric Rodolphe Saltzmann, donc à un intermédiaire géographiquement plus éloigné de Francfort que Metz, alors que les Bénédictins utilisent couramment leur important réseau de correspondants dans l’Empire pour se procurer les ouvrages qu’ils convoitent. Surtout le contraste est saisissant entre l’inexistence des relations académiques entre Metz et Francfort, et la richesse d’échanges maçonniques initiés très tôt par les Messins. 

Les loges francfortoises, dont la célèbre loge Zur Einigkeit, influencées par deux figures de proue de la Franc-maçonnerie européenne, Louis-François de La Tierce et Joseph Uriot, ont dès la décennie 1740 affiché leur désir de donner corps au projet d’un cosmos maçonnique. Meunier de Précourt déjà rencontré a conçu l’idée d’un vaste réseau de correspondance européen26. Le 24 juin 1760, il demande à la Grande Loge de France -dont il est l’un des officiers les plus actifs- « la liste de toutes les loges qui sont émanées comme nous de la vôtre, afin d’établir entre elles et vous cette correspondance générale qui doit régner de l’orient à l’occident et du septentrion au midi entre tous les corps réguliers »27. Le Vénérable messin souhaite obtenir l’annuaire des ateliers fondés par la Grande Loge, car depuis cinq ans il consacre tous ses efforts à un projet ambitieux, trop ambitieux sans doute, mais nécessaire devant la multiplication des rites et grades maçonniques. 

J’eus le plaisir -écrit-il à la Grande Loge le 4juillet 1761- de mettre sous vos yeux dès 1755 [le projet] d’une correspondance universelle avec toutes les loges régulières, afin de ne faire tous ensemble qu’un même corps et de n’adopter qu’un même principe sur la manière de gérer les loges et de conférer les grades28. 

Il s’agit d’échanger des informations sur les rituels qui se multiplient et circulent de manière incontrôlée, puis d’amorcer une harmonisation des pratiques maçonniques en Europe. Le réseau de Meunier de Précourt, qui recouvre partiellement comme celui de Willermoz, un réseau de correspondants commerciaux -dont par essence l’Académie ne disposait pas-devient l’un des plus étoffés d’Europe : Metz est non seulement uni à Francfort, Coblence, Mayence, et Hanovre, mais aussi à Alost dans les Pays-Bas autrichiens, et même à une loge de Palerme qui bénéficie du savoir-faire d’un consul des Cantons suisses pour mettre sur pied un solide réseau de correspondance capable de l’intégrer à la Maçonnerie continentale. Surtout les francs-maçons messins savent saisir toutes les opportunités qui s’offrent à eux, d’étoffer leurs réseaux, de nouer de nouveaux contacts. Meunier de Précourt convainc ainsi la loge de la Triple Union de Reims de mettre à profit la position de carrefour de Reims sur les routes commerciales et du Grand Tour, pour donner naissance à un réseau de correspondances capable de renforcer la couverture de l’espace maçonnique européen amorcée par les Messins. Le passage par Metz de nombreux francs-maçons étrangers en transit est valorisé : tels ces militaires anglais venus négocier la libération des derniers prisonniers de la guerre de Sept Ans, et chaleureusement accueillis en loge29. Une promesse de commerce épistolaire est faite, gage d’un enrichissement mutuel.

 Si, à cette époque, la Société Royale des Sciences et des Arts de Metz n’a pas encore de correspondant étranger, les premiers indices concordants de son ouverture apparaissent peu après. Ouverture d’autant plus singulière, qu’elle se produit sans que n’apparaissent de rupture, d’inflexion sensible dans la composition sociale du groupe académique. Par le choix de ses associés libres et correspondants, l’Académie déborde désormais du cadre strictement provincial, et commence à sortir de la relation exclusive avec le centre parisien. Alors que durant ses premières années d’existence, le groupe recherchait davantage des appuis auprès des autorités provinciales et centrales que l’affiliation de représentants des Lumières techniciennes, une évolution est désormais nettement perceptible. La Société accueille Parmentier, qui lui adresse nombre de travaux, confirmant son orientation agronomique. Elle s’agrège ainsi un correspondant de plusieurs académies. Signe d’une honnête réputation, elle reçoit la visite d’Arthur Young. Avec Vicq d’Azyr, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de médecine, elle prend connaissance des derniers progrès de la science médicale, que diffuse et relaie sur place Michel du Tennetar, médecin des épidémies. Avec Perronet, inspecteur général des Ponts et chaussées, membre de l’Académie des Sciences, des Académies de Berlin et de Stockholm, l’Académie prend mieux conscience de la nécessité de développer les infrastructures de la province en liaison avec les Etats voisins dans le cadre d’une véritable coopération transfrontalière avant la lettre. Avec le frère Pilâtre de Rozier, elle ne s’enthousiasme pas seulement pour les aérostats, mais s’intéresse à une nouvelle instance de la sociabilité littéraire et scientifique, plus souple, plus ouverte que l’Académie, à savoir le Musée. Significativement, le projet de Musée messin rédigé par Roederer sur la demande de ses pairs, s’inspirera du Musée de Monsieur, oeuvre de Pilâtre de Rozier. 

Recevoir ces figures des Lumières techniciennes flatte l’orgueil du groupe académique provincial, mais elles permettent surtout aux Messins de se connecter aux réseaux de rang européen. Des liens se renforcent, des ouvertures de précisent, de nouvelles ramifications apparaissent dans des régions du savoir et de l’espace européen auxquelles nos académiciens avaient jusque là peu accès. Plus modestement, recevoir l’abbé Grandidier, à la tête d’un réseau d’une centaine de correspondants, ou le chanoine Neller de Trèves, c’est pour les Messins améliorer leur couverture de « l’étranger proche », notamment des Electorats ecclésiastiques allemands.  

Des contacts sont aussi noués avec Liège, Rome et surtout la Suisse, dont la vigueur des sociétés économiques est incontestable, L ‘Ôkonomische Gesellschafi de Berne correspond avec toute l’Europe, diffuse largement ses Traités et Observations en français et en allemand, ce qui fait dire à Karl von Zinzendorf en 1764 que « la Société Economique de Berne est la mère de toutes les organisations du même ordre qui ont pu être créées par la suite en France, en Angleterre, en Allemagne, et même en Suisse »30. Si Zinzendorf oublie que la société de Brest a servi de modèle à celle de Berne, son témoignage n’en révèle pas moins la forte impression que les sociétés économiques suisses laissent à leurs visiteurs. Or, cette fois la Société Royale met à profit les liens anciens qui unissent Metz aux Cantons pour entrer en contacts avec ces sociétés. Cette ouverture est le fruit d’une initiative individuelle, trait caractéristique de la sociabilité des Lumières. Le baron Jean-Baptiste Théodore de Tschoudy, bailli royal, membre de la branche cadette de cette vieille famille de la noblesse suisse au service de France déjà rencontrée, prend à compter des années 1760 une part importante dans la direction de la Société. Il se passionne pour l’agriculture et pour les idées physiocratiques. Sous son impulsion et celle de quelques autres de ses confrères, la Société qui a déjà reçu le marquis de Mirabeau en 1760 et rendu compte de ses ouvrages, s’intéresse d’abord aux expériences faites en France et à l’étranger : prairies artificielles des Flandres et de Bavière, innovations faites dans les colonies anglaises d’Amérique. Tschoudy qui est membre des sociétés de Berne, Soleure et Zùrich, amorce des échanges épistolaires, et recommande à ses confrères messins les candidatures de IIirzel, président de la Société Physique et Economique de Ztirich, et de Hermann secrétaire de la Société Economique de Soleure comme correspondants. En direction des principautés germaniques, une ouverture est tentée grâce à la réception du chanoine Neller de Saint Siméon de Trèves et du chargé d’affaires François Barbé, mais elle demeure modeste. Des liens avec Cassel, plaque tournante des échanges culturels et maçonniques franco-germaniques s’esquissent. 

Des faiblesses structurelles demeurent cependant : le tropisme germanique de la Société Royale est peu marqué ; elle semble avoir trop peu profité des réseaux vannistes31. Faut-il y voir la conséquence des tensions survenues dans les années 1758-1760 au sein de la Société d’Etudes et qui ont entraîné le départ d’un nombre significatif de réguliers ? Certaines offres de correspondances sont déclinées ou reçoivent des réponses évasives, ainsi la proposition de Dubois de Fosseux, le célèbre secrétaire arrageois. Cependant, l’ouverture est incontestable et l’appartenance d’une majorité de Messins à plusieurs autres académies renforce la dimension nationale voire européenne de leur engagement, et permet à l’ensemble du groupe de mieux appréhender l’espace culturel européen et la place que l’Académie provinciale peut y occuper. 

Le désenclavement survient surtout lorsque la Société Royale se débarrasse de sa frilosité initiale pour poser au concours des sujets hardis, en prise sur les grandes questions philosophiques et juridiques du temps. Le fameux concours sur les Juifs remporté par l’abbé Grégoire, ne doit pas faire oublier les autres thèmes qui tous rencontrent un réel succès. Le sujet de 1783 demande si les familles des criminels doivent supporter les conséquences de crimes qu’elles n’ont pas commis -écho au Traité des délits et des peines de Beccaria, et au débat soulevé par les affaires Calas et Sirven en leur temps. 22 mémoires sont adressés à l’Académie, les vainqueurs sont deux avocats, Lacretelle, futur membre de l’Académie française, de Paris, et Robespierre d’Arras. La Société Royal récidive en 1786 avec un sujet sur la conservation des bâtards, contribution au débat sur les enfants trouvés qui agite alors l’opinion éclairée32. L’année suivante est posé le sujet sur les moyens de rendre les Juifs plus heureux, puis en 1790 la Société Royale interroge les Républicains des lettres sur les moyens d’assurer le patriotisme dans le tiers état : c’est un professeur de philosophie de Berlin, Villaume qui l’emporte. Déjà, lorsque l’abbé Grégoire avait été couronné, il avait partagé ses lauriers avec un Juif polonais, travaillant à la Bibliothèque Royale de Paris, Hourvitz. Alors que jusqu’en 17811es sujets de la Société Royale intéressaient essentiellement des auteurs de Metz et des environs, l’Académie reçoit désormais des mémoires de toute la France, de Paris, de Champagne, de Besançon, de Rouen, mais aussi de Turin, de Stuttgart et de Berlin à deux reprises. 

La Société a enfin acquis une audience nationale et gagnée l’écoute des provinces de l’étranger proche, avant d’intéresser plus largement l’ensemble de l’Europe éclairée. Deux lauréats, le Parisien Lacretelle et le Berlinois Villaume l’ont parfaitement compris. Le premier souligne que le sujet « très philosophique par les idées morales et politiques qu’ il embrasse, est encore tout national par l’heureuse réforme dans nos idées et dans nos mœurs que sa discussion peut amener » ; tandis que le second inscrit le sujet proposé par les Messins sur le tiers état dans le cadre du formidable espoir né de 1789 : « Si vous saviez -écrit-il à la Société Royale- avec quelle attente inquiète l’Europe attarde les yeux sur vous... Vous avez entre vos mains, non pas votre propre cause seulement, mais celle de l’humanité entière. C’est de vous qu’on attend la décision de la plus grande question, qui fut jamais agitée, savoir, si l’égalité, la liberté, la justice, les droits de l’humanité, sont autres choses que des chimères, qu’une vaine théorie, impossible à réaliser ». 

Certes, lorsqu’elle soumet ces sujets audacieux à la réflexion de ses contemporains, la Société Royale s’attire les foudres de son protecteur, le duc de Broglie à partir de 1771, mais elle persiste, ce qui révèle un changement d’attitude de sa part. En outre s’affronter aux représentants de la monarchie est à présent devenu le meilleur moyen de se faire valoir auprès de l’opinion éclairée et des républicains des lettres. Mais l’audience d’une Académie, l’écho de ses sujets, ne s’évaluent pas seulement à partir du nombre de mémoires reçus, à partir des comptes rendus des journaux. Mettant l’accent sur des thèmes sensibles, les sujets messins suscitent en retour des échanges épistolaires qui sont autant de traces d’une ouverture réussie. L’Académie qui n’avait jusqu’ici pas de réels contacts avec les provinces méridionales du royaume reçoit ainsi à l’occasion des concours sur les juifs et les bâtards des lettres d’Aix, Toulouse, Bordeaux, de Saint-Domingue... La lettre reçue permet ensuite, lorsqu’elle débouche sur une correspondance régulière, d’étoffer le réseau messin. Ainsi La Société Royale agrée en 1786 la demande du Cercle des Philadelphes du Cap Français - dont on connaît les étroites relations avec la sociabilité maçonnique- d’entrer dans son cercle de correspondance33

Expliquer cette ouverture aussi rapide que surprenante est somme toute malaisé. Il semble cependant qu’au sein du champ de la sociabilité messine, la Société des Philathènes34 et les loges maçonniques ont servi d’aiguillon au groupe académique, et lui ont permis de renouveler son approche de la sociabilité éclairée et de ses réseaux. La Société des Philathènes, plus ouverte socialement que l’Académie, profite des initiatives culturelles, scientifiques et philosophiques des robins. Formant 9% des membres de la Société Royale, ils représentent 48% des Philathènes. A leur tête, Jean-Claude Emmery, futur chef de file du parti patriote à Metz. Le programme des Philathènes est nettement plus ouvert que celui des Académiciens. Les sujets philosophiques que les académiciens hésitent à évoquer, les Philathènes s’y consacrent avec ardeur -les membres sont tenus de fournir des travaux. De L ‘Esprit d’Helvétius, Le Contrat Social de Rousseau sont étudiés de près. D’ailleurs, lorsque Daniel Mornet vit dans l’Académie messine un foyer de l’esprit avancé, il s’appuyait en fait sans le savoir sur les archives des Philathènes. L’horizon de la Société déborde largement celui de la province : quand les Philathènes étudient l’histoire ancienne, les trois-quarts de leurs travaux évoquent I’Egypte, non l’archéologie locale. Si la Société royale s’interdisait toute excursion exotique, les Philathènes s’intéressent à la civilisation de l’Empire du Milieu. Or un quart sont d’actifs académiciens dynamiques, parmi eux le baron Jean-Baptiste Tschoudy. Leur société, en marge de la reconnaissance académique, a en outre répondu à la « tentation académique » que ressentent alors nombre de francs-maçons français, qui de par leurs qualités sociales peuvent difficilement prétendre à un siège au sein d’une Académie35. Le projet des Philathènes de Metz est ainsi singulièrement proche de celui des Philalèthes de Lille.

Les loges maçonniques ont quant à elles recruté dans les mêmes milieux que l’Académie. Les parlementaires forment dès l’origine la colonne vertébrale des loges avec notamment quatre des cinq Vénérables successifs de la Loge ancienne de Metz. Parmi eux Théodore-Henri de Tschoudy, le cousin de l’académicien. Passé à la loge Saint-Jean de 1 ‘Amitié de Saint Etienne, il y rencontre plusieurs des figures de proue de l’Académie et des Philathènes : Jean-Claude Emmery, secrétaire perpétuel des Philathènes ; Bertrand de Bouchepom, le futur intendant de Corse ; son cousin Tschoudy de Colombey dont on a souligné le rôle comme un intermédiaire avec les sociétés suisses ; Daniel-Charles Le Payen, secrétaire perpétuel de l’Académie. Le cas du comte de Tressan fondateur de l’Académie nancéenne et promoteur de la Franc-maçonnerie en Lorraine ducale n’est donc pas isolé. Par contre, les loges messines ont nettement moins recruté parmi les réguliers que d’autres loges lorraines, notamment celles de Toul et Saint-Avold, où les bénédictins sont présents en nombre. 

Les dirigeants maçons, Tschoudy en tête, se sont refusés à élargir excessivement l’accès au temple. Cependant, les ateliers sont ouverts à l’élite négociante. Outre l’exemple de Meunier de Précourt, un cas est révélateur : Mathis, lauréat de l’Académie, ne saurait être reçu par elle ; au sein des Philathènes, il se présente comme « citoyen de Metz » ; mais en loge il peut faire état de sa qualité profane : négociant.

 Les loges maçonniques ont aussi accoutumé l’élite du groupe académique à transcender la sphère provinciale. Elles sont certes, comme l’Académie, soucieuses de s’enraciner dans les Trois Evêchés, comme l’atteste en 1765 la fondation d’une Mère Loge Provinciale. Mais très vite, sous l’impulsion de Théodore-Henry de Tschoudy qui prend le relais de Meunier de Précourt, les francs-maçons messins ont cultivé leur rôle d’intermédiaire, de trait d’union privilégié entre les Maçonneries française et allemande 36. En recevant en Lorraine les grades chevaleresques allemands, ils accroissent leur audience auprès de leurs frères de l’intérieur du royaume qui en sont friands; en retour, ils propagent en Allemagne une Franc-maçonnerie d’inspiration chrétienne, qui concurrence victorieusement les influences anglaises.

 De leur côté, les loges messines ont été influencées par l’organisation académique. Le tableau des membres de Saint-Jean pour 1788 compte deux catégories de membres, les « associés libres » et les « associés honoraires» qui sont les « correspondants» de la loge auprès de ses sœurs françaises mais aussi hongroises ou antillaises37. La référence académique est manifeste, il est vrai que le secrétaire perpétuel de l’Académie, Le Payen, est alors un dignitaire de la loge. Ce commerce fructueux avec la sociabilité maçonnique et les Philathènes a donc favorisé le désenclavement, du groupe académique messin et l’essor de ses réseaux d’information et d’échange à la tombée des Lumières. 

Pierre-Yves BEAUREPAIRE

Professeur d’histoire moderne à l’Université de Nice Sophia-Antipolis

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1 François-Yves Le Moigne, Gérard Michaux, «Metz au siècle des Lumières, in François-Yves Le Moigne dir, Histoire de Metz, Toulouse, Privat, collection Univers de la France et des pays francophones, 1986, p. 290.

2 Bibliothèque nationale de France, Cabinet des manuscrits, fonds maçonnique (par la suite: BNF,

Cab mss, FM), FM’ 111, collection Chapelle, tome VI, f” 206 verso.

3 BNF, Cab mss, FM, FM’ 111, collection Chapelle, tome VI, r 207.

4 BNF, Cab mss, FM, FM’ 111, collection Chapelle, tome VI, if” 19 l-205.

5 Pierre-Yves Beaurepaire et Dominique Taurisson, Edition et instrumentation électronique du Journal de Marie Daniel Bourrée de Corberon: http://www.egodoc.revues.org/corberon/ ; Pierre-Yves Beaurepaire, L‘Espace des francs-maçons. Une sociabilité européenne au X Vii! siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Histoire, 2003, chapitres 2 et 3

6 Médiathèque municipale Ceccano, Avignon, mss 3054, Journal de Marie Daniel Bourrée de Corberon, 20 décembre 1775.

7 Information aimablement communiquée par Anne Mézin que je remercie vivement.

8 Anne Mézin et Vladislav S. Rzeuckij, « Projet d’un dictionnaire des Français en Russie au 18ème siècle », dans Contacts intellectuels, réseaux, Russie, France, Europe, XVH!-XJC siècle, Cahiers du Monde russe, 43/2-3, avril-septembre 2002, pp. 343-3 54

9 BNF, Cab mss, FM, FM’ 111, FM’ 111, collection Chapelle, tome VI, ff° 206-207.

10 Alexandre Stroev, Les aventuriers des Lumières, Paris, PUF, écriture, 1997, 349 p.

11 Médiathèque municipale Ceccano, Avignon, mss 3056, Journal de Marie Daniel Bourrée de Corberon, 17juin 1777.

12 Voir Pierre-Yves Beaurepaire, L ‘Europe des francs-maçons XVH.f-XX! siècles, Paris, Belin, Europe & histoire, carte « Un espace maçonnique disputé: la mer baltique », p. 59.

13 Les fêtes maçonniques somptueuses qu’il organise sont célèbres: Berlin, Staatsbibliothek zu Berlin, Preufiischer Kulturbesitz, Handschriftenabteilung, Nachlafi Formey, lettre de Johann Albrecht Euler à Samuel Formey du 24 juillet’5 août 1775.

14 Varsovie, Bibliothèque universitaire, BUW 360, Mes réminiscences ou mémoires de Charles Henri Baron d’Heyking..., tome II, 1~ partie, Chapitre 6, n. p.

15 La communication de Marie-Liesse Pierre lors du récent colloque sur L ‘influence française en Russie au 18ème  siècle montre en effet que cette filière messine existe également dans le domaine artistique : Jean-Pierre Poussou, Anne Mézin et Yves Perret-Gentil éd., L’influence française en Russie au XVII! siècle, Actes du colloque tenu à Paris les 14-15 mars 2003, à paraître aux Presses de l’Université Paris Sorbonne, 2004.

16 Daniel Roche, Le siècle des Lumières en province, Académies et académiciens provinciaux, 1680-

1789, Paris, 1978, éd. 1989, Editions de I’EHESS, tome I, p. 311. Jean-Christophe Le Breton, La Société Royale des Sciences et des Arts de Metz (1757-1793). Etude de sociologie culturelle, thèse de 3C cycle, Faculté des lettres et sciences humaines, Paris, sous la direction d’Alphonse Dufront, 1967. Pourtant dom Jean-François notamment n’a pas ménagé ses efforts pour convaincre les membres de la première Société d’Etudes de multiplier les ouvertures culturelles. Son Discours sur les avantages des Académies, Sociétés d’études littéraires de 1757 reprend significativement celui qu’ il avait prononcé en 1752 lors de sa réception au sein de la Société germano-bénédictine.

17 Le dossier Metz de la collection Chapelle [BNF, Cab mss, FM, tome VI] permet de restituer la richesse de la vie maçonnique à Metz à l’époque de la Grande Loge.

18 Pierre-Yves Beaurepaire, «‘Une école pour les sciences’. Le collège des Philalèthes et la tentation académique des élites maçonniques lilloises à la fin de l’Ancien Régime », Revue du Nord, tome LXXXI, n° 332, études sur Les élites dans la France du Nord (XV-Xr siècle). Composition, pouvoirs et éthique sociale réunies par Philippe Guignet, octobre-décembre 1999, pp. 723-744.

19 Ils sont suivis par le princier de la cathédrale, et le maître-échevin de Metz.

20 Les contradictions de l’académisme qui se veut consacré à l’utilité publique, à l’amélioration de l’agriculture et à la restauration du commerce éclatent également avec la place faite aux arts mécaniques et à leurs agents : dès 1757, une classe spéciale d’agrégés avec six sièges leur est théoriquement destinée, elle reste désespérément vide jusqu’en 1784. La Franc-maçonnerie n’échappe d’ailleurs pas davantage à ces contradictions de la sociabilité d’Ancien Régime, si l’on songe à sa répugnance à s’ouvrir aux représentants des métiers.

21 Avec, parmi les Académiciens ordinaires, 21,4% de membres issus du clergé ; 36,4% de la noblesse et 42% des bourgeoisies. D’après Daniel Roche, «Correspondance et voyage au XVII~ siècle : le réseau des sociabilités d’un académicien provincial, Séguier de Nîmes » in Les Républicains des Lettres, Gens de culture et Lumières au XVII! siècle, Paris, Fayard, 1988, p.268

22 Bibliothèque municipale de Metz, mss 1342, Etat de la Société royale au mois d’août 1769, p.18.

23 Elle la distingue des instances culturelles provençales par exemple, auxquels les parlementaires aixois, pourtant eux aussi enracinés dans leur province, participent peu, tant comme associés que

24 Le secrétaire perpétuel de l’Académie, Le Payen, propose quant à lui, de mettre au concours le projet d’un canal Moselle-Saône. Bibliothèque municipale de Metz, 1342, F717.

25 François Varrentrap y publie notamment les écrits de La Tierce et de La Beaumelle, tous deux francs-maçons, calvinistes, et hommes de culture.

26 BNF, Cab mss, FM, FM’ 111, collection Chapelle, tome VI, F 116; F 125. A propos des réseaux de correspondances maçonniques, voir Pierre-Yves Beaurepaire, « Au cœur de l’expansion maçonnique au siècle des Lumières: la correspondance fraternelle et ses réseaux », Pierre Albert dir., Correspondre jadis et naguère, Actes du 120e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, colloque sur La Correspondance jadis et naguère, Aix-en-Provence, 23-29 octobre 1995, Paris, éditions du CTHS, 1997, pp. 337-47.

27 BNF, Cab mss, FM, FM1 111, collection Chapelle, tome V, F 116-v0.

28 BNF, Cab mss, FM, FM’ 111, coll. Chapelle, tome VI, F 125-v0.

29 C’est un autre prisonnier de la guerre de Sept Ans, français celui-ci, le Nancéen du Barailh, ancien Vénérable de la loge la Parfaite Union implantée dans la forteresse suédoise de Nya-Alfsborg près de Gôteborg en 1759, qui de retour d’Allemagne, diffuse activement le grade de Chevalier Kadosh. Au point d’inquiéter les loges de Metz et de Strasbourg qui l’accusent de faire commerce de la Maçonnerie.

30 Cité par Ulrich 1m Hof, L ‘Europe des Lumières, Paris, éditions du Seuil, 1993, pp. 142-143.

31 Ludwig Hammermayer, « Die Benediktiner und die Akademiebewegung im katholischen Deutschland 1720 bis 1770 », in Studien und Mitteilungen zur Geschichte des Benediktiner-Ordens undseinerZweige, (1960), vol. 70, pp. 45-146.

32 La loge maçonnique huppée la Candeur, orient de Paris, soumet alors la même question à la réflexion des francs-maçons et des profanes éclairés.

33 Notons d’ailleurs qu’un nombre non négligeable de négociants messins alla s’établir dans les 11es, et participa activement, à l’instar de François Pescaye, à la mise sur pied des structures de sociabilité nouvelle, notamment maçonniques.

34 Daniel Roche remarque à son sujet: « A Metz, si la Société des Philathènes a une organisation plus souple que celle de l’Académie et un recrutement plus large, c’est surtout par une orientation plus philosophique et ses travaux qu’elle rivalise avec la Société des Sciences dont plusieurs membres participent à ses activités » [Daniel Roche, Le siècle des Lumières en province..., op. cil.; tome I, pp. 65-66].

35 « Tentation académique » qui explique également leur forte implication dans les Musées. 

36 Pierre-Yves Beaurepaire, L ‘Autre et le Frère. L ‘Etranger et la Franc-maçonnerie en France au 18ème  siècle, Paris, Honoré Champion, Les dix-huitièmes siècles 23, 1998, 872 p.

37 BNF, Cab mss, FM, FM2 298, dossier Saint-Jean, ff° 118-120.