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LE COSMOPOLITISME MAÇONNIQUE

DANS LES VILLES MEDITERRANEENNES

AU XVIII° SIÈCLE

Résumé
La Franc-maçonnerie du siècle des Lumières fait profession de foi cosmopolite. Ses membres projettent d'élargir l'espace de circulation harmonieuse et de concorde du temple de la Fraternité jusqu'aux limites de l'oikoumène. La loge du grand négoce marseillais Saint-Jean d'Écosse fonde notamment des ateliers en Méditerranée et tisse de solides réseaux de correspondance. Les consuls et les voyageurs sont très actifs dans l'expansion de l'Ordre et favorisent la circulation des symboles et des rituels. D'authentiques syncrétismes maçonniques s'ébauchent. Mais la rencontre avec l'autre, protestant, juif, musulman ou renégat confronte également le cosmopolitisme maçonnique à la réalité des pratiques sociales et religieuses de discrimination et d'exclusion.
Abstract
French Enlightemment Freemasonry affirms its cosmopolitan faith. Its membres extend very much harmonious circulation's space and concord of Brotherhood's temple as far as the oikoumène boundaries. Marseillan chief trading lodge Saint-Jean d'Ecosse more particularly founds lodges in Mediterranean sea and weaves connection's networks.Consuls and Travellers are very active for the Order's expansion and promote symbols and ritual's circulation. Real masonic's syncretisms express themselves. But meeting with the other, protestant, jew, moslem or renegate also oblige masonic's cosmopolitism to be conscious of social and religious's custums of segregation and exclusion.
 

Texte intégral

« Cosmopolite et libre », c'est ainsi que Saint-Jean d'Ecosse1, loge du grand négoce et de la chambre de commerce de Marseille, qualifie la Franc-maçonnerie. Sa sœur de Smyrne lui répond en citant L'École des Francs-maçons :
« L'Universel maçon, citoyen du monde entier, n'est étranger en aucun pays ; sans le secours de la voix, il parle, il est entendu ; sans le secours des yeux, il voit et l'on peut le reconnaître à des marques infaillibles »2.

Cette profession de foi cosmopolite est une des principales clés pour comprendre le succès fulgurant de la Franc-maçonnerie au XVIIIe siècle et notamment en Méditerranée. Car la République universelle des francs-maçons est une diaspora, une nébuleuse de frères et de loges dispersés à travers l'univers depuis la chute de Babel, dont l'importance pour les francs-maçons des Lumières est supérieure à celle du temple de Salomon. Alors que l'hybris des hommes avait précipité sa chute, divisé les ouvriers, désormais incapables de communiquer entre eux et de s'accorder, les ouvriers de l'Art Royal veulent élever une nouvelle Babel, temple de la concorde et de l'harmonie, où la communication entre les ouvriers sera restaurée, par la pratique d'une véritable koïnê, cette langue des signes et attouchements maçonniques -le «langage universel » qu'évoque l'abbé Prévost dès l'été 1737- qui permet à deux francs-maçons de se reconnaître comme frères. La perte du sens, la parole perdue, l'impossibilité de communiquer donc d'échanger et de transmettre son savoir, voilà les hantises des frères.

Les francs-maçons du siècle des Lumières placent leur Ordre sous la bannière d'un cosmopolitisme « politiquement neutre », d'où l'universalisme militant et engagé n'a pas encore émergé. Le cri du cœur du Languedocien La Beaumelle, lorsqu'il est introduit dans la Franc-maçonnerie genevoise : « Je ne suis plus étranger ! » témoigne de ce que le cosmopolitisme maçonnique s'inscrit dans la quête d'identité qu'est fondamentalement l'engagement fraternel. Il permet aux frères de s'épanouir et de se découvrir dans deux univers emboîtés, celui qui les a vu naître, et dont ils s'affirment sujets modèles, et celui qu'ils ont choisi, construit, dont ils se veulent des citoyens exemplaires.

Les Constitutions de 1723, texte fondateur de la Franc-maçonnerie européenne donnent dès lors pour objet à l'Ordre de « permettre à des hommes qui sans cela seraient restés à perpétuelle distance », d'apprendre à se connaître et à se reconnaître alter ego. Comme toute utopie planétaire, la République des francs-maçons vise à établir une communication universelle3. Elle s'inscrit dans la perspective d'une société civile des nations et d'une « cosmopolitique du droit des gens »4. Pour le marquis de Chefdebien, l'Ordre maçonnique par son extension transfrontalière rapproche les hommes et les nations et permet de dépasser préventions et préjugés pour ouvrir un espace de dialogue et de reconnaissance. C'est dans cette optique qu'il faut saisir l'effort intellectuel des frères pour penser leur univers et l'organiser en cosmos. On l'oublie, l'œkoumène5 n'est pas seulement une topographie, il est également une topologie. Pour le Grand Orient de France qui mène une politique centralisatrice en France et prône une organisation de la Franc-maçonnerie européenne en une fédération de corps maçonniques souverains dans leur ressort, le modèle du soleil irradiant généreusement les corps qui gravitent autour de lui, doit naturellement s'imposer. La Commission pour les Grands Orients étrangers rapporte au Grand Orient :

« Il est nécessaire pour le bien de l'ordre que tous les maçons d'un même Royaume, marchent sous les mêmes Étendards. C'est le seul moyen de dissiper les schismes, de rapprocher les rites et d'établir l'uniformité des travaux »6.

 

Principe de circulation et culture de la mobilité en Méditerranée

Le principe de circulation (Henriette Asséo) permet de renouveler l'étude de la sociabilité et du cosmopolitisme maçonniques en Méditerranée en les replaçant, non plus seulement dans la perspective de l'émergence d'un espace public autonome, mais dans l'espace européen des Lumières en formation, qu'ils contribuent à structurer en réseaux, et en l'intégrant à l'économie de la mobilité des élites européennes. La circulation harmonieuse est en effet au cœur du projet et des pratiques maçonniques. Elle prend une importance toute particulière en un siècle marqué par l'affirmation d'une conscience européenne et par la « culture de la mobilité » (Daniel Roche).

L'entrée en Franc-maçonnerie, l'insertion dans la chaîne d'union fraternelle, prennent la forme de trois voyages symboliques et initiatiques. Bousculé, handicapé par sa tenue (il a dû se déchausser), désorienté, aveuglé (il porte un bandeau), le candidat à l'initiation éprouve les difficultés de la circulation profane, assourdissante, heurtée, faite d'affrontements, d'obstacles, d'entraves. Progressivement, il se laisse guider par les frères qui l'initient au silence, à une circulation apaisée et harmonieuse dans le sanctuaire. Au cours de son apprentissage, le franc-maçon intègre les règles de déplacement dans l'enceinte du temple et de circulation de la parole sur les colonnes où prennent place les membres de la loge. En fin de tenue, les frères éprouvent symboliquement la résistance de la « chaîne d'union », chaîne fraternelle qui unit les « francs-maçons dispersés à travers les deux hémisphères ».

Mais la sociabilité maçonnique ne se contente pas de s'épanouir dans le sanctuaire des amis choisis. Elle vise dans le même élan à repousser les bornes du temple jusqu'aux confins de l'univers, à fonder la République universelle des francs-maçons comme un espace de circulation libre, immédiat, harmonieux et fraternel, par-delà les obstacles géographiques, politiques, religieux et linguistiques. Il s'agit donc d'interroger la manière dont les francs-maçons méditerranéens ont tenté de concrétiser leur profession de foi cosmopolite, d'observer comment le cosmos maçonnique prend progressivement corps, comment ses réseaux s'animent.

Le maillage de l'espace méditerranéen par les mères loges

Pour faire vivre le cosmopolitisme maçonnique et donner corps à la République universelle des francs-maçons, les loges mères mettent en œuvre une stratégie dite succursaliste -par analogie aux fondations d'abbayes filles et de prieurés par les abbayes mères- et s'emploient à fonder des ateliers qui relaieront la lumière dans la nuit profane. Le maillage maçonnique de l'espace méditerranéen se met progressivement en place, resserré par les réseaux de correspondance des ateliers et de leurs membres. Saint-Jean d'Écosse de Marseille joue un rôle décisif dans cette couverture l'espace méditerranéen et dans son ouverture en direction des autres zones d'échanges à long rayon.

On le sait, au XVIIIe siècle, Marseille nourrit de grandes ambitions commerciales. En s'ouvrant au commerce des Iles, le port acquiert même une dimension mondiale. Ses négociants, français et étrangers, jouent les premiers rôles dans les échanges de produits tropicaux, notamment ceux du sucre et du café. Avec le même dynamisme, ils participent à l'expansion rapide de la Franc-maçonnerie7, qui voit Saint-Jean d'Ecosse s'affirmer comme une puissance maçonnique européenne, ambitieuse et concurrente du Grand Orient de France. Cette loge s'impose comme la loge du négoce international, où se rencontrent les hommes les plus influents de la Chambre de commerce de Marseille, les représentants en vue de l'élite économique régnicole et étrangère.

Sous leur impulsion, Saint-Jean d'Écosse calque son dispositif, ses réseaux sur ceux du grand port. Comme jadis la Chambre de commerce avait implanté ses consuls à travers le bassin méditerranéen, la loge mère essaime à présent ses loges filles comme autant de succursales sur tout le pourtour méditerranéen8. Elle jalonne l'axe du Rhône de fondations sur lesquelles elle veille jalousement, avant de pousser jusqu'aux Iles. L'expansion commerciale et l'expansion maçonnique sont parfaitement synchronisées, les points d'appui de la première soutiennent la seconde.

Les fondations de Saint-Jean d'Écosse à l'étranger et dans les colonies
Ville d'implantation Nom de la loge
Avignon Saint-Jean d'Ecosse de la Vertu persécutée
Cap Français Saint-Jean d'Ecosse des Sept Frères Réunis
Constantinople Saint-Jean d'Ecosse de La Parfaite Union
Gênes Saint-Jean d'Ecosse des Vrais Amis Réunis
Ile-de-France Saint-Jean d'Ecosse
Malte Saint-Jean d'Ecosse du Secret et de l'Harmonie
Palerme Marie au Temple de la Concorde puis Saint-Jean d'Ecosse
Saint-Pierre de la Martinique Saint-Jean d'Ecosse de La Parfaite Union
Salonique Saint-Jean d'Ecosse de l'Amitié
Smyrne Saint-Jean d'Ecosse des Nations Réunies

Étudions plus précisément quelques-unes de ces implantations. Palerme, dont l'activité maçonnique est intense, est en étroite relation fraternelle avec le royaume de Naples où « Vari massoni napoletani lavorano sotto la direzione di una loggia di Marsiglia fino al 1754 »9. Tandis que sur le plan commercial entre 1760 et 1790, les navires venant de Naples et de Sicile prennent les premières places dans les entrées du port de Marseille. En Sicile, l'influence de Saint-Jean d'Écosse ne se limite d'ailleurs pas à Palerme. Le 28 février, la loge décide par exemple de régulariser les travaux d'une société de maçons sise à Tropica, Paralia et Catanzaro, et de lui accorder une constitution régulière10.

Avec sa fille de Malte, la loge marseillaise est également à l'interface entre le bassin occidental et oriental de la Méditerranée, de même qu'elle dispose d'une tête de pont vers la Barbarie. Aux côtés des négociants et des capitaines de navire, la loge de Malte et sa mère de Marseille accueillent d'ailleurs des chevaliers de l'Ordre de Malte, alors même que le négoce protestant est très présent sur les colonnes de Saint-Jean d'Ecosse. C'est à Malte en mars 1766 que le haut-fonctionnaire autrichien Karl von Zinzendorf, « chambellan de leur majesté impériale, conseiller aulique de commerce » est initié. Par la suite, à chacune des étapes de son tour européen de formation, il visite les loges, comme ses carnets de voyage en cours d'édition l'attestent11.

Il faut aussi insister sur le fait que chaque loge fille de Marseille a son propre réseau de correspondance, voire ses propres fondations. La couverture du bassin méditerranéen par les négociants francs-maçons gagne ainsi en densité12. Les procès-verbaux des assemblées de Saint-Jean d'Écosse suggèrent même la présence de noyaux maçonniques à Alger et à Alexandrie d'Égypte, où des négociants « francs » font du commerce. Une mention contenue dans le livre d'architecture -c'est-à-dire le registre des procès-verbaux-, malheureusement imprécise, indique que la loge refuse à la fin de l'Ancien Régime de prendre position sur « les dissensions signalées par l'atelier d'Alger », ce qui tend à prouver que l'orient d'Alger a, sous une forme ou sous une autre, connu la lumière à l'époque où des frères algériens séjournent en France.

Rappelons ici que les recherches récentes ont montré l'importance des noyaux maçonniques plus ou moins stables dont l'activité pré-existe et parfois concurrence -on parle alors de loge sauvage- l'institutionnalisation du fait maçonnique par l'érection d'une loge dûment munie par son obédience ou sa loge mère de lettres de constitutions régulières. La loge marseillaise est en outre en relation directe avec les loges anglaises du Levant :

[En 1773] sur demande faite par le F[rère] Belleville, il lui a été réitéré que dès son arrivée à Alep il prendrait laprobation de la Loge anglaise établie dans cette Orient et que si elle l'accordait il ferait, de concert avec les C[hers] F[rères] qui veulent établir la nouvelle L[oge], des réquisitions à notre R[espectable] L[oge] qui dans ce cas se fera un plaisir de leur fournir des Constitutions13.

Elle s'inscrit ainsi dans une tradition d'échanges maçonniques déjà longue, puisqu'en 1738, une relation anonyme publiée par le Saint-James Evening Post laissait déjà entendre « que les loges de Smyrne et d'Alep ont pris une extension considérable et que plusieurs Turcs de haut rang ont été initiés ». Néanmoins, cette ouverture à l'autre, alors même que l'immense majorité des francs-maçons identifie le Grand Architecte de l'Univers au dieu des chrétiens, n'est pas sans préjugé. On touche ici aux limites du cosmos maçonnique confondu pour beaucoup avec la chrétienté.

Lorsque la loge de Constantinople, « fille de la loge de Marseille » envoie en 1766 puis en 1768 ses tableaux de membres à la Discrète Impériale, orient d'Alost - près de Bruxelles, qu'une étroite amitié unissait à Saint-Jean d'Écosse de Marseille -, la loge belge se félicite ainsi du « bonheur qu'elle avait d'établir dans cette région barbare et profane un orient respectable ».

Les initiatives des négociants marseillais réunis sur les colonnes de Saint-Jean d'Écosse, Provençaux, mais aussi huguenots languedociens, Suisses, Genevois et Allemands s'articulent avec d'autres entreprises. Ainsi la Grande Loge de Genève fonde L'Orientale de Péra, point de ralliement des négociants des Cantons et de la République dans la capitale de l'Empire ottoman. La mère loge marseillaise fonctionne alors comme un relais : la Grande Loge de Genève fait ainsi passer aux frères de Constantinople les documents qu'elle leur destine par leur « correspondant de Marseille »14. L'exploitation des dossiers des loges étrangères déposés dans les archives de la Grande Loge d'Angleterre à Freemasons' Hall révèle en outre que le Grand Orient National de Pologne comptait en 1787 l'une de ses vingt-et-une loges en territoire ottoman : l'Aurore de Byzance.

Mais le rayonnement méditerranéen d'une mère loge comme Saint-Jean d'Écosse n'est pas seulement institutionnel, fait de correspondances officielles entre ateliers, de serments d'allégeance prêtés par ses filles et plus ou moins tenus. Les négociants ont bien compris l'importance des relations interpersonnelles et des initiatives individuelles. Saint-Jean d'Écosse est ainsi au confluent des ambitions économiques, sociales et maçonniques des négociants marseillais.

Jacques Seymandi incarne ce grand dessein marseillais, à la fois maçonnique et négociant. C'est d'un même élan qu'il anime la Chambre de commerce et Saint-Jean d'Écosse, dont il est le Vénérable réélu par ses frères durant la décennie 1780. Ses affaires solidement implantées au Caire et à Alep, Jacques Seymandi voit plus loin, il vise le marché des Indes orientales, accessible depuis 1769 et la suppression du monopole de la Compagnie sise à Lorient. Jugeant la route anglaise des Indes par Le Cap trop longue, il met sur pied un projet de liaison soit par la Mer Rouge, soit par la Mésopotamie15.

Le projet échoue malgré le soutien du remarquable ambassadeur auprès de la Porte ottomane et fin lettré qu'est Choiseul-Gouffier, en raison du rétablissement de la Compagnie des Indes Orientales par Calonne en 1785. Comme cette dernière étend son privilège à la Mer Rouge, Seymandi se rabat sur sa seconde option et fonde en 1787 la Compagnie du Golfe Persique, avec pour principaux associés Tarteiron et Samatan, les deux autres grands Vénérables de Saint-Jean d'Écosse dans la deuxième moitié du siècle.

On saisit mieux les raisons du dynamisme exceptionnel de la loge marseillaise sous leur direction. La constitution de loges à Constantinople et à Smyrne révèle les ambitions de Saint-Jean d'Ecosse, car si Constantinople est la capitale de l'Empire ottoman, Smyrne est le centre névralgique des échanges vers le Moyen-Orient. Or, la « Nation » française est très présente sur une place commerciale qui compte également de dynamiques colonies génoise, anglaise et hollandaise16. Le titre distinctif de l'atelier fondé par la mère loge de Marseille, Saint-Jean d'Ecosse des Nations Réunies, signale clairement qu'il est ouvert, qu'il ne s'agit pas d'un sanctuaire réservé aux Marseillais.

Il faut ici souligner le rôle des consuls -à l'heure où différents travaux viennent de renouveler profondément leur histoire, notamment la thèse de Christian Windler sur La Diplomatie comme expérience de l'autre- dans l'implantation de loges maçonniques en Méditerranée. Significativement, tant du côté britannique que français, nombre de consuls -qui sont les chefs de leur « Nation » respective dans les échelles-, sont francs-maçons. L'exemple de Pierre de Sicard est éclairant. Consul à Seyde, l'antique Sidon, centre des établissements français en Syrie méridionale et rivale de Saint-Jean d'Acre où s'étaient implantés Anglais et Hollandais, Sicard a été initié à la loge de Saint-Jean d'Acre par un consul anglais du nom de French17. Il fonde également des loges en Martinique, à la Guadeloupe en Alsace ou encore dans les Pays-Bas autrichiens.

Pierre-Yves BEAUREPAIRE

 

Notes
1 - Pierre-Yves Beaurepaire, « Le rayonnement et le recrutement étranger d'une loge maçonnique au service du négoce protestant : Saint-Jean d'Ecosse à l'orient de Marseille au XVIIIe siècle », Revue Historique, CCXCIII/2, 1996-1, p. 263-288.

2 - L'École des francs-maçons, dans Johel Coutura éd., Le Parfait maçon. Les débuts de la Maçonnerie française (1736-1748), Saint-Etienne, Publications de l'Université de Saint-Étienne, 1994, pp.198-199.

3 - Armand Mattelart, Histoire de l'utopie planétaire. De la cité prophétique à la société globale, Paris, La Découverte, 1999, 422 p.

4 - Marc Bélissa, Fraternité universelle et intérêt national (1713-1795). Les cosmopolitiques du droit des gens, Paris, éditions Kimé, 1998, 462 p.

5 - « Partie de la Terre occupée par l'humanité, de oikos, la maison en grec (…). Le concept fut appliqué d'abord par les Grecs aux « vrais hommes », et excluaient les espaces parcourus par les Barbares », Roger Brunet, article « écoumène » in Roger Brunet, Robert Ferras et Hervé Théry, Les mots de la géographie. Dictionnaire critique, Paris, Reclus-La Documentation française, Dynamiques du territoire, 1992, p. 166.

6 - Bibliothèque nationale de France, Cabinet des manuscrits, fonds maçonnique, (par la suite : BNF, Cab mss, FM) FM1 118, Commission pour les Grands Orients étrangers, folios 454-455.

7 - Ce sont près de 850 francs-maçons qui travaillèrent la pierre brute dans les ateliers marseillais.

8 - Pour une représentation cartographique, voir Pierre-Yves Beaurepaire, L'Europe des francs-maçons XVIIIe-XXIe siècles, Paris, Belin, 2002, p. 119.

9 - Carlo Francovich, Storia della Massoneria in Italia dalle origini alla Rivoluzione Francese, op. cit., p. 188, note 3.

10 - Archives privées Jacques Choisez, Bruxelles.

11 - Karl von Zinzendorf visite la loge la Candeur de Strasbourg, le 13 décembre 1766, et obtient sur recommandation du chevalier de Flachslanden, Second surveillant, un certificat de maître : Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg, Manuscrit 5437, Registre des procès-verbaux de la loge de la Candeur constituée mère des loges du Grand Orient de Strasbourg (sic), f° 176. Helmut Watzlawick, qui participe à la publication des carnets de voyage de Karl von Zinzendorf, m'a par ailleurs aimablement indiqué qu'il avait été reçu maçon en mars 1766 à Malte, au sein de la loge Saint Jean d'Ecosse du Secret et de l'Harmonie, fille de Saint-Jean d'Ecosse de Marseille, à l'incitation du même Flachslanden, chevalier de l'ordre de Malte. Zinzendorf cite dans son carnet maltais les noms d'autres membres de la loge : Ligondès, Crose-Lincel, G. B. Tommasi, Loras, Litta, Grillet de Monthoux, et le frère cadet du prince de Caramanico, le comte d'Aquino qui aurait accompagné Cagliostro pendant ses séjours à Naples, à Malte et en Sicile.

12 - Pierre-Yves Beaurepaire, L'Europe des francs-maçons…, op. cit., p. 121.

13 - Archives privées Jacques Choisez, Bruxelles.

14 - Jacques Choisez mentionne également de fréquentes visites des membres des loges de Smyrne et de Constantinople au temple marseillais de Saint-Jean d'Ecosse : Jacques Choisez, La Respectable Loge de Saint-Jean d'Ecosse, mère loge écossaise à l'orient de Marseille, entre 1762 et 1787, troisième édition multigraphiée, Bruxelles, chez l'auteur, 1987, pp. 46-47. Cette solide implantation maçonnique française au Levant devait perdurer, comme l'illustre la carrière maçonnique de Louis Amiable, dignitaire du Grand Orient de France et historien de premier plan de la Franc-maçonnerie des Lumières -on lui doit l'étude de référence sur la loge des Neuf Sœurs. Il vécut de longues années à Constantinople dans la seconde moitié du XIXe siècle, où il s'affilia à l'Union d'Orient, loge du Grand Orient, dont il devint le Vénérable. Comme ses prédécesseurs du XVIIIe siècle, l'atelier drainait le personnel diplomatique.

15 - Robert Paris souligne son caractère « remarquable, moins par sa fortune qui connut des hauts et des bas, que par l'ampleur de ses vues et des projets qui font de lui un précurseur » [Robert Paris, Histoire du commerce de Marseille, tome V : de 1660 à 1789. Le Levant, Paris, Plon, 1957, pp. 391-392]. Gaston Rambert évoque également les projets de Seymandi dans Histoire du commerce de Marseille, tome VI : de 1660 à 1789. Les colonies, Paris, Plon, 1959, pp. 620-632. On remarquera cependant que le projet de jonction par canal du Nil à la Mer Rouge avait déjà été étudié en 1675 par Savary dans son fameux Parfait Négociant.

16 - Robert Paris souligne que « jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, l'effectif de la Nation se maintient aussi important : en 1776, 27 négociants, 11 associés, 19 commis; en 1781, malgré la crise de la guerre de l'Indépendance américaine, 20 négociants, 20 commis ou associés, 2 anciens négociants. En même temps le rendement par résidant était plus élevé que dans les autres Echelles». En tenant compte des non-négociants la Nation française réunissait 300 à 400 membres. Ibid., p. 445.

17 - Sur « Seyde et Acre », voir Robert Paris, Histoire du commerce de Marseille, tome V..., op. cit., p. 399-400. Alain Le Bihan, Loges et chapitres de la Grande Loge et du Grand Orient de France. Loges de province, Commission d'histoire de la Révolution française, Mémoires et documents XX, 2e édition, Paris, CTHS, 1990, p. 405 mentionne les nombreuses fondations d'ateliers par Sicard.

18 - Pierre-Yves Beaurepaire éd. La Plume et la Toile. Pouvoirs et réseaux de correspondance dans l'Europe des Lumières, avant-propos de Daniel Roche, Arras, Artois Presses Université, Histoire, 2001, 346 p.

19 - De nombreux et suggestifs parallèles peuvent être faits avec la République des Lettres, à la lecture de Hans Bots, Françoise Waquet, La République des Lettres, Paris, Belin-De Boeck, Europe & Histoire, 1997, 188 p.

20 - Cité dans Charles Porset, Les Philalèthes et les Convents de Paris, Une politique de la folie, Paris, Honoré Champion, 1996, p. 317-318, note 161.

21 - Joseph de Maistre, Mémoire au duc de Brunswick, Œuvres II, Écrits maçonniques de Joseph de Maistre et de quelques-uns de ses amis françs-maçons, éd. critique par Jean Robotton, Centre d'Etudes Franco-Italien, Universités de Turin et de Savoie (Genève, Slatkine, 1983), p. 101-102.

22 - Voir Pierre-Yves Beaurepaire, L'Autre et le Frère. L'Etranger et la Franc-maçonnerie en France au XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, Les dix-huitièmes siècles 23, 1998, p. 147-152.

23 - Bibliothèque Municipale de Lyon, Fonds Coste, mss 453, folio 22 verso. La mention est accompagnée d'une traduction en caractères arabes du nom du visiteur. Le registre ne fournit pas d'autres renseignements le concernant. Son dossier à la Bibliothèque Arsenal est coté : Surveillance des étrangers, cat. IX 37, 12172.

24 - Archivio di Stato di Parma, Archivio Du Tillot, A 11 : dossier du capitaine Antonio Pocchini, 49 folios.

25 - Bibliothèque nationale de France, cabinet des manuscrits, FM, FM1 136, Grand Hospitalier Général, f°450, requête enregistrée le 31 décembre 1787.

26 - Archives privées Jacques Choisez, Bruxelles, Livre d'architecture de Saint-Jean d'Ecosse, orient de Marseille.

27 - Lettre du 22 mai 1781 éditée par Jacques Choisez, La Respectable Loge Saint-Jean d'Ecosse... op. cit., p. 63.

28 - Archives Nationales de Hongrie, Fekete Csalad, E 584, lettre de Baraux du 27 septembre 1785.

29 - Claude Michaud, « Lumières, Franc-maçonnerie et politique dans les Etats des Habsbourg. Les correspondants du comte Fekete », dans Dix-huitième siècle, n° 12, 1980, pp. 327-379.

30 - BNF, Cab mss, FM, FM2 58 bis, dossier 1, la Candeur, orient de Paris, correspondance avec le Grand Orient 1775-1782, folio 38.

31 - BNF, Cab mss, FM, FM2 58 bis, dossier 1, la Candeur, orient de Paris, correspondance avec le Grand Orient 1775-1782, folio 38 verso.

32 - BN, Cab mss, FM, FM2 441, orient de Toulon, dossier de Saint-Jean de Jérusalem, f°6, tableau des frères qui composent la R[espectable] L[oge] de St Jean de Jérusalem à l'orient de Toulon à l'époque du 20 février 1785.

33 - Bruno Bernard, « Amours et voyages : les pérégrinations méditerranéennes de Philippe-Goswyn de Neny et sa correspondance avec Marie-Caroline Murray », Nouvelles Annales Prince de Ligne, 1992, tome VII, p. 196. En revanche, l'auteur ignore la présence de Philippe-Goswyn sur les colonnes de Saint-Jean d'Écosse.

34 - S. Arbas, Considérations philosophiques sur la Franc-Maçonnerie, Hambourg-Rome, 1776, p. 220.

35 - Nogaret, Apologie pour l'ordre des Francs-maçons, avec une vignette maçonnique par le frère Nogaret membre de l'Ordre, La Haye, 1742, p. 14-15.

36 - Cité par Georges de Froidcourt, François-Charles, comte de Velbruck prince évêque de Liège franc-maçon. Contribution à l'histoire du XVIIIe siècle au pays de Liège, Liège, Protin-Vuidar, 1936, p. 78.

37 - Bibliothèque municipale de Calais, manuscrit 185, Livre d'architecture de Saint-Louis des Amis Réunis, orient de Calais, folio 16 verso- folio 17 recto, tenue du 16 septembre 1784.

38 - Ibid., folio 17 recto.

39 - Michel Taillefer, « Une loge maçonnique toulousaine à la veille de la Révolution : les Cœurs Réunis (1774-1789) », Annales du Midi, tome 87, n°122, avril-juin 1975, p. 218.

40 - Bibliothèque municipale de Calais, manuscrit 185, Livre d'architecture de Saint-Louis des Amis Réunis, orient de Calais, folio 29 verso, tenue du 28 octobre 1784.

41 - Ibid., folio 46 verso-folio 47 recto, installation de Saint-Louis des Amis Réunis, 22 novembre 1784.